Après les volets consacrés aux enfants de l'Assistance publique, aux mineurs passés par une colonie pénitentiaire, aux anciens des Bataillons d'infanterie légère d'Afrique puis à ceux des équipages de la flotte, ce cinquième volet change de registre : il ne suit plus une filière d'entrée dans l'armée, il regarde le corps lui-même, tel que les administrations l'ont décrit. Au recensement, à l'incorporation, à l'engagement, en correction ou devant la police, chaque homme est mesuré, examiné, « signalé » : taille, cheveux, yeux, et, dans la rubrique la plus singulière du formulaire, « marques particulières ». Sur les 2 425 fiches de ce travail, 498 conservent un signalement chiffré. Parmi eux, 19 hommes portent un ou plusieurs tatouages et 48 autres une cicatrice ou un signe particulier.
Ce volet est donc de nature un peu différente des précédents. Il n'y a pas ici de corpus fermé, défini par un passage institutionnel, mais un fil, celui de la peau, qui traverse les 4 premiers : 9 des 19 tatoués ont déjà croisé, dans les volets précédents, l'Assistance publique, la colonie d'Aniane, un BILA ou un dépôt des équipages de la flotte. Il pose aussi une question que les autres évitaient : que veut dire un tatouage ? Les sources dont nous disposons ne donnent presque jamais la parole aux hommes eux-mêmes ; elles donnent celle d'un employé qui écrit, en une ligne, ce qu'il voit sur un avant-bras. Ce qu'on peut en dire est à la fois moins et davantage que ce que la légende laisse croire.
Le signalement, un corps mis en fiche
Au XIXe siècle, la description physique des individus devient une affaire d'État. Avant l'usage généralisé de la photographie d'identité, les fiches de police décrivent chaque tatouage, ce qui permet d'« identifier sans erreur un individu ». Dans les années 1880, Alphonse Bertillon systématise cette pratique : son système, adopté par la préfecture de police de Paris en 1882 et complété en 1893 par la création du Service de l'identité judiciaire, comprend « le relevé des marques particulières qui permettait la localisation de tous les signes individuels et corporels, cicatrices, tatouages ou grains de beauté » (Criminocorpus, exposition « Alphonse Bertillon et l'identification des personnes »). C'est dans cette culture administrative de l'identification que s'inscrit la rubrique « marques particulières » des registres matricules, des dossiers d'engagement des étrangers et des dossiers de naturalisation qui alimentent le présent corpus, à côté de quelques fiches de police étrangères, suisses notamment.
Ces signalements ont 3 limites qu'il faut avoir en tête avant d'aller plus loin.
Ils sont rares, et ils suivent le système d'immatriculation français. Le signalement figure surtout dans les documents qui immatriculent les Français et les Français par naturalisation (registres matricules, dossiers de naturalisation). Sur 2 425 fiches, 529 en conservent un, dont 498 avec une taille, soit un cinquième du corpus, pour une moyenne de 1,675 m (de 1,50 m pour Nicolas à 1,98 m pour Witwicki). Parmi les 891 fiches qui renvoient à un registre matricule français ou à une naturalisation, 462 (52 %) ont un signalement, contre 67 sur 1 534 (4 %) pour les autres ; ces 462 fiches fournissent 87 % de tous les signalements. Les 76 hommes des tableaux des volets I à IV, dont le parcours passe par une administration française (colonie pénitentiaire, BILA, marine), sont 82 % à en avoir un. Le taux de tatoués parmi les signalements ne dit donc rien du régiment dans son ensemble ; il dit ce que l'on voit dans les dossiers des Français et des naturalisés, très peu dans ceux des étrangers restés étrangers.
Ils sont datés, mais pas de la date de l'engagement. Le signalement est celui du document où il figure : la fiche matricule pour les Français et les naturalisés, le dossier de naturalisation, la fiche d'une colonie pénitentiaire, un dossier de police. Il porte la date de création de cette fiche, qui ne correspond pas à celle de l'engagement à la Légion, sauf pour les étrangers, qui n'ont pas fait leur service militaire comme les Français. Guintoli a ainsi été décrit à 15 ans à la colonie d'Aniane, bien avant son engagement. Un tatouage a pu être fait avant ou après la rédaction de la fiche. Il a aussi pu être effacé, comme celui d'Henri Bacal, dont la « cicatrice de tatouage effacé » est notée au même titre que le reste.
Ils sont écrits par quelqu'un. Certains rédacteurs détaillent chaque motif, d'autres se contentent de « tatouages sur le corps » (Reant) ou de « un tatouage sur l'avant-bras » (Mroczkowski). Un tatouage banal ou caché a pu être omis. Un homme fait exception : le tatouage de François Burcher ne figure pas dans le texte de son signalement, mais se voit sur une photographie de ses papiers d'engagement. Il ne faut donc pas lire ici des fréquences, mais un échantillon de ce qui a été noté.
Une histoire du tatouage, entre marins, criminels et « Joyeux »

Les marins et les tatoueurs. Le mot « tatouage » vient du tahitien tatau ; les Européens redécouvrent la pratique lors des voyages de Cook dans le Pacifique, en 1770, et le mot entre dans le dictionnaire de l'Académie française en 1798. Ce sont les marins qui en font une coutume européenne, avant qu'elle ne gagne les soldats, les artisans et les prisonniers. À Paris, les tatoueurs de la Belle Époque, le père Rémy, ancien marin engagé en 1846, le père Louis, Médéric Chanut, travaillent à domicile ou dans les cafés de Montmartre et de Belleville, avec de simples aiguilles trempées dans l'encre de Chine, l'indigo ou le vermillon, pour 25 à 50 centimes le motif ; les machines électriques, brevetées par l'Américain Samuel O'Reilly en 1891, n'arrivent que tardivement en France. Leurs modèles sont tirés de récits de voyage et de journaux de théâtre, et leur clientèle mêle marins, boxeurs, bouchers, amoureux qui veulent inscrire un prénom et « apaches » (RetroNews, « Le “métier bizarre” de tatoueur au XIXe siècle », 2022).

Le médecin et les Joyeux. Parallèlement, la médecine légale s'empare de la question. Médecin militaire en Algérie, Alexandre Lacassagne (1843-1924), futur fondateur de l'école lyonnaise d'anthropologie criminelle, rapporte des bataillons d'Afrique « des centaines de croquis » relevés en 1872-1874 puis 1878-1880. Ses carnets, calqués sur la peau des hommes puis longtemps perdus, restaurés par la BnF et aujourd'hui numérisés sur Gallica, décrivent 1 233 motifs sur 378 hommes, chacun annoté de l'âge, de la profession, de l'origine et du parcours militaire ou judiciaire (BnF, « Dans la peau des Bat' d'Af »). Lacassagne en tire son étude Les tatouages, étude anthropologique et médico-légale (Paris, Baillière, 1881), et voit dans ces marques une « forme de langage social » dont le nombre mesurerait le degré de criminalité. Les chercheurs d'aujourd'hui y lisent plutôt des « fragments de vies, des croyances, des émotions et des aspirations » (BnF).

C'est dans ce milieu, celui des Bat' d'Af, que le tatouage acquiert sa légende. Les « Joyeux » auraient arboré sur les jambes, parfois sur les bras, la devise « Marche ou crève » (le volet consacré aux BILA la cite déjà) et, en référence à leur fétiche, l'étoile du bazar, la formule « né sous l'étoile du malheur, mort sous l'étoile du bonheur ». Le tatouage y servait de signe de reconnaissance après un rite de passage, le « coup de sonnette », un combat avec les anciens de l'unité. L'article de Wikipédia consacré aux BILA rappelle toutefois que la presse a largement exagéré la pratique. Dans les disciplinaires de Biribi, ce tatouage est en outre interdit, et sa découverte risque, selon Jérôme Pierrat et Éric Guillon, d'allonger la peine : les hommes doivent donc le cacher. La tradition y a laissé un répertoire très marqué : le viscope (képi du Bataillon d'Afrique), la grappe de raisin, associée à la compagnie disciplinaire de Calvi, les points noirs pour les jours de cachot, les devises fatalistes (« Fatalitas », « Enfant du malheur », « Victime de l'injustice »), et des motifs sexuels placés sur le bas-ventre (La Peaulogie, « Chanter le tatouage » ; critique de Les vrais, les durs, les tatoués).
Effacer. Le tatouage, qui ferme les portes des métiers « honnêtes », s'efface aussi. En 1889, le docteur Gaston Variot publie dans la Revue scientifique (9 mars) un procédé au tanin et au nitrate d'argent ; « ces marques visibles ferment les portes honnêtes devant ces hommes qui gardent l'empreinte du bagne », écrit-il, et la réhabilitation de ces hommes lui paraît « impossible sans le détatouage » (Criminocorpus). Le père Louis, l'un des tatoueurs parisiens, tirait d'ailleurs son meilleur revenu du détatouage (RetroNews). On peut aussi le recouvrir. Le docteur Louis Rousseau, médecin au bagne de Guyane, décrit en 1930 des détenus qui se font tatouer de nouveaux sujets par-dessus les anciens pour dérouter les recherches anthropométriques : ces « placages » sont, écrit-il, le plus souvent des grappes de raisin. Il raconte qu'un tel recouvrement a suffi, devant des juges britanniques exigeants sur les preuves signalétiques, à faire relaxer un évadé (Louis Rousseau, Un médecin au bagne, 1930, cité par le blog de l'Atelier de création libertaire). L'effacement noté sur le signalement d'Henri Bacal s'inscrit dans cette histoire ancienne.
Un médecin du bagne, en 1930. Le même docteur Rousseau, qui observait surtout d'anciens disciplinaires devenus forçats, tire de ses observations une conclusion qui éclaire notre corpus. Selon lui, le premier tatouage, celui qui « est la raison des suivants », se fait toujours entre 12 et 25 ans, dans les milieux que l'on fréquente : tous les condamnés tatoués ont eu une enfance mal surveillée, beaucoup sont passés par les maisons de correction et les établissements pénaux militaires, quelques-uns par la marine ou les troupes coloniales. Le tatouage est pour lui une mode, parfois le signe de reconnaissance d'une bande, et plus souvent le moyen de fixer une date mémorable, un fait de guerre, un souvenir d'amour ou d'amitié, ou un cri de haine. Il refuse enfin d'y lire un degré de moralité ou d'intelligence.
Ce que ces sources disent, et ne disent pas. Elles décrivent très majoritairement des milieux précis, disciplinaires, prostituées, pègre, et une époque, la fin du XIXe siècle. Pour la Légion étrangère de l'entre-deux-guerres, les sources que nous avons pu consulter sont presque muettes ; le corpus du 11e REI apporte ici 19 descriptions de première main, brèves mais datées (dont une lue sur une photographie). Jeanne Barnicaud met par ailleurs en garde contre toute lecture trop littérale : à propos des photographies d'identité judiciaire, prises en 1956, d'un ancien disciplinaire de Biribi de la classe 1912, elle rappelle que le tatouage est bien une « autobiographie sur la peau » (Philippe Artières), mais que ses motifs sont « rarement fiables », inspirés des journaux ou de la fantaisie du tatoueur, sans correspondance littérale avec la vie de celui qui les porte (EHNE, « Corps et tatouages à Biribi », 2022). Nous garderons cette prudence en tête pour la section qui suit.
Lire les motifs, ce que disent les tatouages du corpus
Les 19 descriptions relevées (18 signalements et une photographie) décrivent, avec une précision très inégale, des motifs que l'on peut regrouper en familles. Le tableau suivant confronte chacune d'elles à ce que disent les sources consultées. Il faut le lire comme un lexique de lectures possibles, non comme une clé de décodage : rien, dans nos dossiers, ne dit pourquoi tel homme s'est fait tatouer telle image, et les sources citées décrivent d'autres milieux que le régiment.
| Motif | Dans le corpus | Ce que disent les sources, et réserves |
|---|---|---|
| Têtes et figures humaines | Têtes de femme : Chezeau (2), Le Bloch, Marti, Tourtois, Touzeau, Wesolowski. Têtes d'hommes : Le Bloch, Tourtois. Touzeau ajoute un marin, une femme et une « japonaise ». | Les carnets de Lacassagne comptent des « têtes, bustes et portraits de femmes » (BnF), et les motifs sentimentaux de la pègre comprennent les portraits de femmes et de famille (La Peaulogie). On y lit d'ordinaire l'aimée, l'épouse ou la mère, une absente que l'on porte sur soi. Réserve : sauf pour Tourtois, dont le tatouage porte un nom, aucun signalement n'identifie la personne représentée, et les modèles viennent souvent des journaux ou de la fantaisie du tatoueur (Barnicaud). |
| Ancres | Bacal (une ancre), Lovinger (« ancre de marine »), Wesolowski (cœur sur ancre). | Les « ancres marines » sont parmi les motifs les plus nombreux des carnets de Lacassagne (BnF). Chez les marins, l'ancre représente la protection, la stabilité et la sécurité (Yachting.com). Réserve : aucun des 3 hommes n'a de service dans la marine dans nos données (un fourreur-forgeron, un tailleur, un terrassier) : le motif circule bien au-delà des marins. |
| Cœurs et poignards | Lofé (« cœur traversé d'un poignard ») ; Wesolowski (cœur sur ancre) ; Chezeau (un cœur). | Les « cœurs transpercés d'un poignard » figurent parmi les motifs des carnets de Lacassagne (BnF) et parmi les motifs sentimentaux de la pègre (La Peaulogie). On y lit d'ordinaire une passion ou une peine d'amour. Réserve : le sens exact dépend de l'homme, que le signalement ne nous donne pas. |
| Pensées et dédicaces à la mère | Guintoli (pensée sous le bras droit) ; Touzeau (une pensée et, à côté, « pensée à ma mère »). | La pensée, fleur du souvenir, figure parmi les fleurs tatouées (Savoirs d'histoire, La Peaulogie), et les dédicaces maternelles sont un motif classique (La Peaulogie). Réserve : chez Touzeau, l'inscription dit elle-même le sens ; chez Guintoli, la pensée reste muette. |
| Prénoms, initiales, dédicaces | Rochet (initiales « FR ») ; Teixido (« E ») ; Tourtois (« J'aime Marie Boucaud pour toujours »). | Prénoms de maîtresses et dédicaces d'amour sont des motifs constants (La Peaulogie) ; « pour toujours » apparaît dans les carnets de Lacassagne. Pour le docteur Rousseau (1930), le tatouage sert plus souvent à fixer une date mémorable, un fait de guerre, un souvenir d'amour ou d'amitié. Réserve : les initiales de Rochet sont les siennes (Frédéric Rochet), donc plutôt une signature de la peau ; le « E » de Teixido ne correspond à aucun prénom connu de lui, de sa mère (Mathilde) ni de sa future épouse (Angèle, épousée en 1932). |
| Devises et formules | Touzeau (« aimer, haïr »). | Rousseau (1930) note que des détenus se font tatouer des « aphorismes de haine », et Lacassagne relève des formules comme « les passés m'ont trompé, les présents m'étourdissent, l'avenir m'épouvante », et les sources sur Biribi citent des devises fatalistes (« Fatalitas », « Enfant du malheur », « Victime de l'injustice »). Réserve : « aimer, haïr » n'appartient pas au répertoire cité par ces sources ; on peut y lire l'ambivalence des sentiments comme une devise de révolté, sans pouvoir trancher. |
| Emblèmes militaires | Rochet (tête de soldat, à l'avant-bras et sur la poitrine) ; Touzeau (tête de légionnaire) ; Bacal (drapeau). | Les symboles militaires et les emblèmes divisionnaires sont fréquents chez les Bat' d'Af et les disciplinaires (Pierrat et Guillon, d'après une critique), et la collection Lacassagne conservée à Gallica contient un recueil « Attributs militaires ». Réserve : aucun signalement ne mentionne de grenade, de devise ou d'attribut propre à la Légion étrangère ; on ne sait pas si ces motifs ont été faits avant ou après l'engagement. |
| Animaux et porte-bonheur | Dozier (cochon) ; Carasena (poisson) ; Bacal et Touzeau (aigle) ; Chezeau (hirondelle). | Chez les marins, le cochon, souvent associé au coq, préserve du naufrage (Yachting.com). La Peaulogie cite des hirondelles, avec des fleurs et des papillons, autour des visages de femmes tatoués dans les bagnes coloniaux. Pour le poisson de Carasena, les aigles et l'hirondelle de Chezeau, les sources consultées ne proposent rien de sûr. |
| Étoile | Chezeau (2 étoiles, à l'avant-bras gauche et à l'avant-bras droit, la seconde notée « 5 pointes ou points »). | « Étoiles en tous genres » dans les carnets de Lacassagne (BnF) ; étoile à 5 branches en sautoir dans la pègre (La Peaulogie) ; « étoile du bazar » chez les Joyeux. Réserve : le signalement ne donne pas d'autre précision, et aucun passage de Chezeau par un BILA n'est connu. |
| Croissant | Chezeau (avant-bras droit). | Chez un ancien disciplinaire de Biribi, 2 croissants de lune ornés de paysages portent les mots « Tunisie » et « Maroc » : un tatouage-souvenir de l'Afrique du Nord (EHNE). La Peaulogie rapporte que, dans les camps disciplinaires d'Afrique du Nord, une lanterne accrochée à un croissant de lune signalait une condamnation par le tribunal militaire. La couverture de Pierrat et Guillon montre aussi un croissant surmonté d'une étoile. Réserve : le croissant de Chezeau est noté à côté d'une étoile (« 5 pointes ou points »), sans qu'on sache s'ils forment un seul motif. La date du signalement n'est pas établie : elle précède peut-être son séjour en Algérie avec la Légion (1922-1927), auquel cas le croissant n'en serait pas un souvenir. |
| Poire | Chezeau (avant-bras droit). | Aucune des sources consultées ne mentionne ce motif. |
| Croix de Lorraine | Burcher (« croix de Lorraine dans le cou », lue sur une photographie). | Ancienne croix d'Anjou, la croix patriarcale à double traverse devient après 1871 un symbole patriotique lorrain, puis l'emblème de la France libre à partir de l'été 1940, choisi pour s'opposer à la croix gammée (Fondation Charles de Gaulle). Réserve : la photographie n'est pas datée avec certitude (acte d'engagement du 7 avril 1939 ou réengagement de 1944). Avant 1940, on y lirait plutôt une croix religieuse ou un attachement à la Lorraine ; après, un signe d'appartenance à la France libre, qu'il rejoint en juin 1943. Les sources consultées sur le tatouage n'en proposent pas de lecture. |
| Grappe de raisin | Touzeau. | Elle se lit de 2 façons. La tradition des Bat' d'Af l'associe à la compagnie disciplinaire de Calvi (La Peaulogie) et la range parmi les symboles militaires des prisons (Pierrat et Guillon, d'après une critique). Pour le docteur Rousseau (1930), c'est surtout un « placage » : un tatouage ajouté par-dessus d'anciens pour brouiller l'identification anthropométrique, et le motif de recouvrement le plus fréquent au bagne. Réserve : rien dans le dossier de Touzeau ne le relie à Calvi. Le recouvrement est plausible, car il est condamné plusieurs fois en 1934-1935 pour vol d'auto et vagabondage puis s'engage sous un faux nom en mars 1935, mais le signalement ne dit pas ce que la grappe recouvrirait, et elle peut aussi n'être qu'un décor. |
| Bracelets | Guintoli (demi-bracelet) ; Lofé (bracelet au poignet gauche). | Les sources consultées n'en proposent pas de lecture. Observation : les 2 signalements datent de la colonie d'Aniane, à l'adolescence ou au seuil de l'âge adulte. |
| Motifs non décrits | Caizergues (les 2 avant-bras), Leduc, Mroczkowski, Reant. | Le rédacteur du signalement n'a pas décrit les motifs. |
Les sources décrivent d'autres milieux (Bat' d'Af, disciplinaires, pègre parisienne, marins) et d'autres époques ; ces lectures sont des hypothèses de travail.
Où sur le corps ? Le tatouage se lit d'abord sur les avant-bras, dont celui de gauche est cité 8 fois (Chezeau, Guintoli, Leduc, Lovinger, Marti, Rochet, Teixido, Wesolowski), puis sur la poitrine et le thorax, cités 6 fois (Carasena, Chezeau, Dozier, Rochet, Tourtois, Touzeau). Seul Touzeau porte des tatouages sur « tout le haut du corps », dos compris ; il est, de loin, le mieux décrit et le plus tatoué de l'échantillon. Un seul tatouage est au cou, la croix de Lorraine de Burcher.
Un répertoire qui ne bouge pas. La BnF résume le contenu des carnets de Lacassagne, relevés dans les Bat' d'Af dans les années 1870, en une phrase : « des ancres marines, étoiles en tous genres, mains entrelacées et cœurs transpercés d'un poignard, de têtes, bustes et portraits de femmes ». Les légionnaires nés entre 1894 et 1914 qui figurent dans ce corpus, 50 à 60 ans plus tard, portent presque exactement les mêmes images : ancres, étoile, cœurs transpercés, têtes de femme. Seules les mains entrelacées manquent à l'appel. Ce constat, sur 19 hommes, ne prouve rien à lui seul ; il suggère que ce répertoire, transmis par les tatoueurs, les marins et les camarades, était resté très stable d'un milieu à l'autre.

Ce que les tatouages disent, et ce qu'ils taisent. Les motifs du corpus parlent surtout d'amour et d'absence (femmes, cœurs, prénoms, pensées, mère), de protection (ancre, cochon) et, plus rarement, d'appartenance (tête de soldat, de légionnaire, drapeau, et peut-être la croix de Lorraine de Burcher) ou de fatalité (devise), peut-être de souvenir d'Afrique du Nord (le croissant de Chezeau) et, dans un cas, peut-être de brouillage d'identité (la grappe de raisin de Touzeau). Aucun signalement ne mentionne de grenade ou de devise de la Légion étrangère. Un livre plus récent, La Légion dans la peau de Victor Ferreira, montre en couverture un légionnaire tatoué au cou ; nous ne l'avons pas consulté. Ce silence a peut-être une explication simple : la plupart de ces hommes ont été tatoués avant de s'engager, dans les milieux qu'ils fréquentaient plutôt que dans le régiment où le hasard les a conduits. La croix de Burcher est peut-être l'exception, si elle date de son passage aux Forces françaises libres en 1943-1944.
Tatouage et marges : un indice, pas une preuve
Peut-on relier le tatouage aux parcours que ce travail suit depuis le premier volet ? Sur les 498 signalements chiffrés, 18 hommes sont tatoués (le 19e, Rochet, n'a pas de taille notée), soit 3,6 %. Mais le taux n'est pas le même selon les groupes :
- parmi les hommes qui figurent dans les tableaux des volets I à IV, 7 sur 58, soit 12 % ; parmi tous les autres, 11 sur 440, soit 2,5 % ;
- parmi les hommes qui ont une entrée « problème judiciaire », 9 sur 131 (7 %), contre 9 sur 367 (2,5 %) pour les autres.
Sur les 19 tatoués, 10 ont une entrée « problème judiciaire » (Burcher, Chezeau, Dozier, Guintoli, Lofé, Mroczkowski, Reant, Rochet, Tourtois et Touzeau). Nous n'avons pas retenu l'identité déclarée comme critère, car elle ne distingue rien ici : la Légion étant réservée aux étrangers, les Français devaient s'engager sous une fausse nationalité, souvent sous un autre nom. C'est le cas de 9 des 19 tatoués (Caizergues, Carasena, Chezeau, Dozier, Le Bloch, Lofé, Reant, Rochet et Touzeau), tous Français ; Bacal et Lovinger ont, eux, déclaré une autre date de naissance, et Burcher, Suisse, s'est engagé sous un autre nom, une autre nationalité et une autre date de naissance. Autre écart : les tatoués sont un peu plus petits que l'ensemble, 1,650 m en moyenne contre 1,675 m (18 hommes seulement).
Ces chiffres sont petits et il faut les manier avec précaution : les dossiers des hommes passés par une administration française (justice, colonie pénitentiaire, BILA, marine) sont, on l'a dit, mieux documentés, et un signalement plus détaillé a plus de chances de mentionner un tatouage. L'écart reste cependant net, et il confirme ce que Lacassagne et ses successeurs pressentaient, sans le comprendre. Le tatouage n'est pas un signe de criminalité, une idée aujourd'hui abandonnée, et le docteur Rousseau, médecin au bagne de Guyane, le disait déjà en 1930 : la peau tatouée ne prouve ni immoralité ni bêtise, mais une enfance mal surveillée et des milieux fréquentés entre 12 et 25 ans (maisons de correction, établissements pénaux militaires, marine, troupes coloniales). Il est l'un des marqueurs d'un même monde social : celui des hommes qui passent par les ateliers de la marine, les maisons de correction, les prisons civiles ou militaires, les garnisons d'Afrique du Nord, avant d'arriver à la Légion.
Des corps, des vies, 8 portraits
Les 8 hommes qui suivent n'ont pas encore de portrait dans les volets précédents. Ils sont choisis parce que leur dossier permet de replacer le tatouage dans une trajectoire, ce que les signalements ne font jamais seuls.
Henri Bacalun tatouage effacé, une médaille militaire

Le signalement : une « cicatrice de tatouage effacé ». Henri Bacal naît le 14 janvier 1897 à Brischeni, en Bessarabie alors russe, fils d'Isaac Comar et de Bassa Komanoff Kauffman. Fourreur et forgeron, il habite rue Ramponeau, à Paris (20e), quand il s'engage à la Légion étrangère le 28 juin 1937. Il s'y déclare de nationalité roumaine et né le 13 janvier 1902, 5 ans plus jeune que la date retenue ici. Le rédacteur de son signalement note 1,63 m, cheveux blonds, yeux bleus, puis, au titre des signes particuliers, une « cicatrice de tatouage effacé » et « un tatouage d'une tête d'aigle “Ara” perché sur un drapeau et une ancre ».
Le texte ne précise pas ce qui a été effacé, ni si l'aigle et l'ancre décrits juste après sont ce qui reste de ce tatouage ou un autre. Il ajoute qu'il manque un doigt à la main droite et, détail peu banal dans un signalement, que l'homme « sait nager, faire du vélo, a le permis de conduire ».
La guerre : Montmédy. Affecté à la compagnie de commandement du 11e REI comme radiotélégraphiste, il obtient 2 permissions, du 30 décembre 1939 au 12 janvier 1940 puis du 8 au 21 mars 1940. Le 25 mai 1940, un éclat d'obus le blesse grièvement à Montmédy, en même temps que le sergent Ponthou. Évacué sur l'hôpital d'origine d'étapes n°5 puis, par le train sanitaire 319, sur l'HOE n°2 et sur plusieurs hôpitaux dont Montpellier, Sète et Lamalou-les-Bains, il souffre d'une paralysie de la jambe gauche. Le Journal officiel du 5 octobre 1940 lui attribue la médaille militaire : « légionnaire courageux. A été grièvement blessé par éclat d'obus, le 25 mai 1940, à son poste de combat, à Montmédy. Atteint de paralysie à la jambe gauche ».
Après : mutilé à 100 %. Il est à l'hôpital Hélio-Marin de Sète en 1942, dans un centre d'accueil de Beaulieu (Corrèze) en 1944, réformé définitif n°1 le 4 juillet 1944 et démobilisé à Agen le 30 novembre 1944. Le Journal officiel du 29 janvier 1956 le nomme chevalier de la Légion d'honneur, comme « ancien soldat du 11e régiment étranger d'infanterie (mutilé de guerre à 100 %) ». Il se marie à Biars-sur-Cère en 1959 avec Maria Reygades et y meurt le 8 septembre 1975.
Fernand Reant2 faux noms belges, des tatouages « sur le corps », puis les Forces françaises libres

Un mineur du Nord. Fernand François Joseph Reant naît le 17 janvier 1901 à Noeux-les-Mines (Pas-de-Calais), fils d'Augustin et d'Aimée Delahaye. Ouvrier mineur, il épouse Germaine Huel à Saint-Amand-les-Eaux le 14 août 1920, puis est incorporé au 127e RI le 9 avril 1921 et passe dans la disponibilité le 1er avril 1923, certificat de bonne conduite accordé. Son signalement le décrit à 1,79 m, cheveux châtains, yeux marron, « chauve en 1940 » et avec « des tatouages sur le corps ». La formule est vague : contrairement à d'autres, ce rédacteur ne détaille aucun motif.
2 engagements, 2 noms. En 1924, il est condamné pour coups et blessures ; la presse (« La Croix du Nord », novembre 1924) raconte aussi qu'il a loué un vélo et disparu sans le rapporter. Il figure ensuite dans les fichiers de la police : un dossier du Fonds de Moscou (1928-1930), une fiche de la police de l'immigration d'Anvers. Le 2 mars 1929, il s'engage à la Légion étrangère à Valenciennes « sous le nom de Richard et se disant de nationalité belge » ; libéré le 2 août 1934, il s'engage de nouveau le 24 février 1938, toujours à Valenciennes, « sous le nom de Fernand Victor », toujours en se disant belge. Au total, 2 engagements, 2 noms, une seule nationalité de circonstance.
La guerre, puis l'Angleterre. Évacué pour maladie le 17 avril 1940 et hospitalisé à Metz puis à Bar-le-Duc, il est fait prisonnier à Saint-Omer le 25 mai 1940 et s'évade le 12 décembre 1940. « Maintenu pendant les hostilités », il déserte le 2 juin 1942 pour rejoindre les Forces françaises libres et le 3e bataillon d'infanterie de l'air, et arrive en Angleterre le 8 novembre 1943 (matricule FFL 41824). Il se marie à Camberley le 14 août 1944 avec Agnes Margaret Kerr et meurt à Stoke-on-Trent le 12 juillet 1960. Sa photographie provient de son dossier de résistant, conservé à Vincennes.
Siegfried Wesolowskiune tête de femme et un cœur sur une ancre, 15 ans de Légion

Un terrassier de Graudenz. Siegfried Wesolowski naît le 16 février 1904 à Graudenz (aujourd'hui Grudziądz, en Pologne), fils d'Édouard et de Mariane Szymanska, dans une fratrie d'au moins 7 enfants. Il arrive en France en 1926. Terrassier, il s'engage à la Légion étrangère le 29 septembre 1930 à Thionville et se rengage 2 fois. Son signalement le décrit à 1,67 m, blond, yeux bleus, avec un « tatouage sur l'avant-bras gauche, une tête de femme et cœur sur ancre ». Cela fait 3 motifs sur un seul avant-bras ; tous font partie du répertoire que la BnF décrit dans les carnets de Lacassagne.
Prisonnier, évadé, repris. Affecté à la 5e compagnie, il est fait prisonnier le 23 juin 1940 et interné au stalag IX B (matricule 7438). Il s'évade le 14 février 1944 et est repris par les Allemands. Rapatrié le 12 avril 1945, il est démobilisé à Nancy le 16 octobre 1945, 15 ans après son premier engagement.
Après. Il se marie le 27 novembre 1947 avec Marie Madeleine Wonner, avec laquelle il a une fille, Claudine, née la même année, et il est naturalisé français par décret publié au Journal officiel du 2 octobre 1949. Sa photographie, versée à son dossier de naturalisation, est celle qui illustre ce volet ; c'est aussi la seule source qui nous donne son visage.
Emmanuel Carasenafrançais de naissance, espagnol sur le papier, un poisson sur le pectoral
Un légionnaire né à Bel-Abbès. Emmanuel Carasena naît le 16 décembre 1912 à Sidi Bel Abbès, siège de la Légion, fils de Tomas Carasena et de Maria de la Incarnacion Audreu. Inscrit dans les registres militaires français (classe 1932, bureau d'Oran), il « devance l'appel » et s'engage à la Légion étrangère, à 18 ans, le 23 janvier 1931, « se disant de nationalité espagnole ». Il est libéré fin de contrat le 23 janvier 1936, certificat de bonne conduite accordé. Son signalement le décrit à 1,69 m, cheveux châtains, yeux marron, avec « un poisson tatoué sur le pectoral gauche ». Le motif est isolé : ni ancre, ni femme, ni devise, et nous n'en avons pas trouvé de lecture dans la littérature consultée.
De Perrégaux à Marseille. Il est domicilié à Perrégaux en 1936, puis à Saint-Étienne en 1937, rue des Aciéries ; il se marie le 24 février 1940 à Marseille avec Angèle Diaz. Réserviste, mobilisé au CMI 145, il sert à la 5e compagnie du 11e REI. Le 27 mai 1940, il est blessé accidentellement à son poste de combat et évacué sur l'HOE 1/5 d'Ancemont, puis, le 30 juin, sur l'hôpital de Pau. Il rejoint Fuveau le 18 juillet 1940, passe par un centre démobilisateur le 7 août et obtient la carte du combattant (n°30658).
Mort en déportation. Carasena meurt en déportation en 1944 : son dossier au SHD de Caen (AC 21 P 249055) est classé « en déportation » et la collection Arolsen conserve une trace de son passage. Les circonstances et les motifs de son arrestation restent à établir.
Henri Chezeau7 condamnations, un faux nom suisse, des tatouages sur les bras et la poitrine

Un orphelin recueilli. Henri Édouard Chezeau naît le 26 décembre 1898 à Saint-Étienne, fils de Sylvain Antoine Chezeau et de Louise Lachet. Orphelin, il est placé sous la tutelle de sa tante, Marie Anna Lachet, veuve Revel : le volet consacré à l'Assistance publique le cite parmi les orphelins recueillis par leur famille plutôt que pris en charge par l'institution. Manœuvre mineur, il est recensé à Valence en 1921. Son signalement le décrit à 1,56 m, cheveux châtains clairs, yeux bleu foncé, visage rond, et détaille 8 tatouages : au bras gauche une tête de femme ; à l'avant-bras gauche un cœur, une étoile et une hirondelle ; à l'avant-bras droit une poire, un croissant et une étoile (« 5 pointes ou points ») ; au sein gauche une tête de femme. La date de ce signalement n'est pas établie (classe 1918, liste matricule de 1922). Le croissant est, chez un ancien disciplinaire de Biribi, un souvenir d'Afrique du Nord (EHNE), mais si la fiche précède l'engagement de Chezeau à la Légion, en février 1922, le sien n'en est pas un.
À la Légion, sous le nom d'Aspudger. Le 5 février 1922, il s'engage à Versailles à la Légion étrangère « sous le nom d'Henri Aspudger se disant de nationalité suisse ». Il est déclaré déserteur du 5 mai au 25 juillet 1922, puis condamné le 18 juin 1926 par le conseil de guerre d'Oran à 2 ans de prison avec sursis pour voies de fait envers un supérieur. Libéré fin de contrat le 5 février 1927, il reçoit un certificat de bonne conduite refusé.
Le civil, la police. En 1929, il est condamné par défaut à un an de prison pour avoir donné 2 coups de couteau à quelqu'un. De 1931 à 1935, il est condamné 5 fois, pour vagabondage, « défaut de carnet anthropométrique », infraction à la police des chemins de fer, violence et ivresse. Le carnet anthropométrique, créé en 1912 pour contrôler les nomades, est un signalement de poche, photographies et mensurations comprises : l'homme tatoué est arrêté, en somme, pour n'avoir pas eu sur lui la version administrative de son propre corps. Fait prisonnier en 1940 (liste des prisonniers n°30 du 11 octobre 1940), il se marie à Mâcon le 3 avril 1943 avec Louise Larochette et y meurt le 14 avril 1950.
Joseph Caizerguespupille de l'Assistance publique, faux Suisse, tatoué aux 2 avant-bras
Un pupille du Loiret. Joseph Roger Caizergues naît le 26 novembre 1906 à Tours, fils de Paul (mort en 1920) et de Marie Eugénie Supersac (morte en 1932), et il est pupille de l'Assistance publique du Loiret : c'est l'un des 4 orphelins de père et de mère pris en charge par l'institution dans le volet I. Camionneur, il mesure 1,57 m. Son signalement note une « brûlure sein gauche », un « tatouage des deux avant-bras » et une « cicatrice préauriculaire gauche ».
Du conseil de guerre à la Légion. Incorporé au 150e RI le 15 novembre 1926, il est condamné dès le 29 février 1927 par le conseil de guerre à un an de prison avec sursis pour vol d'affaires militaires, après une détention préventive du 5 décembre 1926 au 9 février 1927, et passe dans la disponibilité le 17 avril 1928 avec un certificat de bonne conduite refusé. Le 22 janvier 1930, il s'engage à Paris à la Légion étrangère, « se disant de nationalité suisse », et en est libéré le 22 juillet 1935, certificat de bonne conduite refusé. Il se marie le 5 octobre 1935 à Vertou avec Adeline Torres.
La guerre. Réserviste, il est fait prisonnier le 21 juin 1940 dans les Vosges et interné au stalag XX B (matricule 56494). Rapatrié le 19 juillet 1945, il est démobilisé à Marseille le 30 juillet et meurt dans cette ville le 19 octobre 1959.
Franz Mroczkowskiun tatouage à l'avant-bras, un article de presse, Stutthof
Un mineur de Rouvroy. Franz Mroczkowski, dit François, naît le 5 septembre 1914 à Herne, en Allemagne, dans une famille dont les prénoms et les langues parlées suggèrent une origine polonaise, fils de Franz Mroczkowski et de Franziska Lazewski ; la famille arrive en France entre 1920 et 1926. En 1931, il est houilleur pour la Compagnie des mines de Drocourt et domicilié place du Palais à Rouvroy (Pas-de-Calais). Son signalement le décrit à 1,67 m, blond, avec « un tatouage sur l'avant-bras », et précise qu'il « parle le polonais et l'allemand ».
De l'article de presse à la Légion. Le « Grand Écho du Nord de la France » du 26 août 1938 rapporte son arrestation à Rouvroy, à la suite d'un mandat d'arrêt de la cour d'appel de Douai le condamnant à 10 mois de prison pour vol. Un dossier du Fonds de Moscou (1938-1939) conserve aussi sa trace. Il s'engage à la Légion étrangère le 6 novembre 1938 à Valenciennes, soit 2 mois et demi après l'article.
Prisonnier, évadé, déporté. Fait prisonnier (liste des prisonniers n°16 du 14 septembre 1940), il est arrêté le 6 juillet 1944 à Bromberg après une tentative d'évasion et interné au camp de Stutthof (matricule 2797). Il survit à la déportation, est reconnu « déporté politique » par le SHD de Caen, se marie avec Irène Antoinette Tomalak et est naturalisé français par décret publié au Journal officiel du 3 juin 1956.
François Burcherune croix de Lorraine dans le cou, de Sierre à Civrieux-d'Azergues

La photographie : une croix de Lorraine dans le cou. François Burcher naît le 1er octobre 1911 à Sierre (Glarey), en Suisse, fils de François Burcher et d'Emma Johanna Oggier. Le 7 avril 1939, à Annecy, il signe son acte d'engagement à la Légion étrangère sous le nom de Frantz Bohller, « belge » né le 1er octobre 1912. Le signalement donne 1,76 m, 74 kg, cheveux châtains et yeux bleus, sans marque particulière. C'est une photographie, celle de son acte d'engagement du 7 avril 1939 ou de son réengagement de 1944 (l'origine exacte reste à établir), qui montre une croix de Lorraine tatouée dans son cou, visible sur le portrait ci-contre.
Une croix d'avant ou d'après 1940 ? La croix de Lorraine est, à l'origine, une croix patriarcale à double traverse, celle des ducs d'Anjou puis de Lorraine ; après l'annexion de 1871, elle devient un symbole patriotique face à l'Allemagne. À partir de l'été 1940, elle est l'emblème de la France libre, choisi pour s'opposer à la croix gammée (Fondation Charles de Gaulle). Si la photographie est celle de 1939, le tatouage précède cet emblème et se lirait plutôt comme une croix religieuse ou un attachement à la Lorraine, sans lien connu avec un Suisse né à Sierre. Si elle date de 1944, la croix peut marquer son engagement dans les Forces françaises libres, qu'il a rejointes en juin 1943. Les sources consultées sur le tatouage ne proposent pas de lecture de ce motif, et l'homme n'a laissé aucune explication.
Avant la Légion : Bellechasse. Il a 19 ans lorsqu'il est condamné, en janvier 1931, à un an de prison, pour un motif que nous ignorons. La presse suisse (La Liberté, 11 avril 1931) rapporte qu'il s'évade en avril, qu'il est repris peu après et que le détenu qui s'était évadé avec lui a été abattu après avoir tué un gendarme.
La guerre, la Suisse, la France libre. Affecté à la 3e compagnie du 11e REI, il se porte volontaire le 17 avril 1940 pour le groupe franc du 1er bataillon et devient caporal le 1er mai. Porté disparu le 13 mai après une patrouille près de Filstroff, il a été fait prisonnier et s'est évadé, et rejoint son unité le soir même. Capturé le 21 juin 1940 dans le bois de Charme, interné au stalag XII F de Forbach, il s'en évade le 21 septembre. Croyant la Légion dissoute après l'armistice, il passe 1941 et 1942 entre Dagneux et la Suisse, où il est arrêté et condamné à 6 mois de prison, libéré le 17 juillet 1942. Il rejoint l'Afrique du Nord et le DCRE en juillet 1942, puis s'engage le 20 juin 1943 dans les Forces françaises libres, à la 13e DBLE, comme Fernand Reant.
Civrieux-d'Azergues. Caporal-chef, il débarque en Provence le 16 août 1944 avec la 1re DFL et prend part à la libération de Toulon, d'Hyères et d'Avignon. Il est tué le 3 septembre 1944 à Civrieux-d'Azergues, au nord de Lyon, en reprenant un carrefour tenu par les Allemands, et cité à l'ordre du corps d'armée à titre posthume comme « vieux baroudeur, plein d'allant et intrépide ». Il repose à la nécropole nationale de La Doua, à Villeurbanne. Sa biographie complète est sur le site.
4 autres tatoués, en bref
Charles Ghislain Leduc naît le 16 décembre 1906 à Ghlin (Belgique) et sa famille est établie à Quiévrechain en 1909. Mineur, il s'engage à la Légion étrangère le 25 septembre 1931 à Valenciennes, est libéré en 1936, puis revient comme EVDG (ancien légionnaire non naturalisé) à la 9e compagnie, 3e section. Son signalement note 1,59 m, cheveux châtains, yeux bleus et un « tatouage sur l'avant-bras gauche », sans en donner le motif. Il meurt le 17 juin 1940 à Saint-Germain-sur-Meuse et son acte de décès est transcrit à Crespin en 1946.
Servando Francisco Amadéo Teixido, enfant naturel de Mathilde Teixido, naît le 5 septembre 1904 à Barcelone. Maçon, il s'engage à la Légion étrangère le 30 septembre 1926 à Marseille et en est libéré fin de contrat en 1931. Il épouse Angèle Ciampi le 29 décembre 1932 et est naturalisé par décret publié au Journal officiel du 9 décembre 1934, « ancien soldat à la légion étrangère ». Son signalement note « Tatouage : E avant-bras gauche » ; ni ses prénoms, ni celui de sa mère, ni celui de son épouse ne commencent par cette lettre. Blessé à la fin de mai 1940 (il est mentionné dans les diagnostics opératoires de l'HOE 1/5 d'Ancemont le 27 mai), il est cité à l'ordre de la brigade (JO du 26 juin 1941).
Jacques Lovinger (Yaakov Lovinger), tailleur né à Debrecen (Hongrie) en 1901, s'engage à la Légion étrangère à Galatz (Roumanie) le 19 septembre 1919. Son signalement note 1,63 m et un « tatouage ancre de marine avant-bras gauche ». Il est naturalisé en 1929 alors qu'il est sergent au 1er REI, chef de section d'engins à la CA1 en 1940, blessé les 24 et 27 mai, cité à l'ordre de la division (JO du 12 décembre 1942), et quitte la Légion le 17 janvier 1947 avec le grade de lieutenant (le Journal officiel de 1958 parle de sous-lieutenant honoraire). Son parcours fait l'objet d'une page particulière.
Joseph Georges Marti, manœuvre né à Montmelon (Suisse) en 1906, est engagé à la Légion étrangère à Besançon le 25 janvier 1927, libéré en 1932 et naturalisé par décret publié au Journal officiel du 3 décembre 1933. Son signalement note « tatouage (une tête de femme sur l'avant-bras gauche) ». Il se marie en 1935 à Fesches-le-Châtel (Doubs), sert à la compagnie de commandement en 1940 (blessé le 29 mai dans une chute de moto en service commandé) et est démobilisé à Pontigny le 20 août 1940. Il meurt en déportation à Brunswick le 7 décembre 1943.
7 parcours déjà croisés dans les volets précédents
Les 7 autres tatoués figurent déjà dans un volet précédent, sous un autre angle. On ne reprend ici que ce que leur peau ajoute à leur histoire, en renvoyant à la page où le reste est raconté.
Guido Guintolile seul signalement d'enfance
Né à Carrare en 1894, Guido Guintoli est le seul des 19 dont le signalement a été pris dans l'enfance, à la colonie d'Aniane (celui de Lofé, pris lui aussi à Aniane, date de ses 18 ans). Il entre à 15 ans à la colonie pénitentiaire d'Aniane, le 27 juin 1909 (matricule 3053), et sa fiche note 1,55 m, « 1/2 bracelet » à l'avant-bras gauche, une pensée sur le bras droit, une cicatrice à la cuisse gauche, une autre au front, côté droit, et une forte cicatrice au pouce droit. Demi-bracelet et pensée sont des motifs très courants dans les sources sur le tatouage populaire ; on les imagine faits entre camarades, dans la cour d'une colonie ou dans la rue, plutôt que chez un tatoueur. Il sera plus tard docker à Marseille, frappé d'un arrêté d'expulsion dès 1920, et opère sous le nom de sa mère, Passerini. Blessé le 30 mai 1940 par un éclat d'obus, il est évacué sur l'HOE 1/5 d'Ancemont. Son parcours est raconté dans le volet sur les colonies pénitentiaires (voir la fiche).

Paul Lofé« cœur traversé d'un poignard » à Aniane
Né à Vanves en 1904, boulanger, Paul Lofé est condamné pour vol qualifié par la cour d'assises de l'Allier et arrive à la colonie d'Aniane le 6 novembre 1922 (matricule 5110). Sa fiche note 2 tatouages : « un cœur traversé d'un poignard, bracelet sur le poignet gauche ». Le cœur percé est l'un des motifs que la BnF cite parmi ceux des carnets de Lacassagne, 50 ans plus tôt. Lofé s'évade 2 fois, en septembre 1923 (il est repris) puis en septembre 1924 (il ne l'est pas) et s'engage à la Légion étrangère à Paris le 23 décembre 1926, se disant suisse. Voir le volet sur les colonies pénitentiaires (voir la fiche).
Roger Dozierle cochon, animal porte-bonheur pour les marins
Né à Paris en 1906, polisseur, Roger Dozier s'engage à Paris le 3 décembre 1924 aux équipages de la flotte (5e dépôt, Toulon), passe au 1er puis au 3e BILA (juillet 1927-février 1928) et s'engage à la Légion étrangère le 13 mai 1930, se disant belge. Son signalement note des « tatouages multiples sur le thorax », dont « un cochon à la région sternale », des cicatrices au crâne et aux 2 poignets. Le cochon, souvent associé au coq pour conjurer le naufrage, est d'abord un motif de marin, ce que confirme un service aux équipages de la flotte. Il se rengage à Marseille le 5 mars 1936 et sert à la 7e compagnie en 1940. Voir le volet sur les équipages de la flotte (voir la fiche).
Frédéric Rochetinitiales, tête de soldat
Né à Givors en 1907, manœuvre, Frédéric Rochet est arrêté en août 1925 en Algérie pour cambriolage et vagabondage, alors qu'un mandat d'arrêt du parquet de Lyon le vise. Il s'engage à Lyon le 12 février 1926 à la Légion étrangère sous le nom de Dieguez, se disant espagnol. L'armée le convoque pourtant, « en raison de ses antécédents judiciaires », au 4e BILA le 1er mai 1927 ; il n'a pas rejoint. Son signalement note une « tête de soldat » sur l'avant-bras droit et sur la poitrine, et ses initiales « FR » sur l'avant-bras gauche. On peut y lire 2 gestes voisins : s'inscrire soi-même (les initiales) et inscrire une appartenance (le soldat). Il meurt le 18 juin 1940 à Saint-Germain-sur-Meuse, et la médaille militaire lui est attribuée à titre posthume (JO du 18 novembre 1952). Voir le volet sur les BILA (voir la fiche).
Jules Tourtois« J'aime Marie Boucaud pour toujours »
Né à Grenay en 1907, mineur puis manœuvre de filature, Jules Tourtois est déclaré insoumis en 1927 puis dirigé sur le 3e BILA (mai 1928), avant de s'engager à la Légion à Lille le 18 février 1930. Son signalement décrit « J'aime Marie Boucaud pour toujours » sur la poitrine, une tête de femme au bras gauche et une tête d'homme au bras droit. C'est, avec Touzeau, le plus « écrit » des tatouages du corpus, et le seul à porter un nom propre entier. La formule « pour toujours » relève du même registre que la mention « pour la vie » relevée sur d'autres tatouages d'époque. On ne sait rien de Marie Boucaud : le nom est resté sur la poitrine d'un homme condamné en 1935 pour fraude aux douanes et vols. Avec le 11è REI, il est fait prisonnier le 20 mai 1940. Voir le volet sur les BILA (voir la fiche).
Pierre Le Blochdes têtes de femmes et d'hommes
Né à Brest en 1912, tourneur, Pierre Le Bloch entre en 1928 à l'école des apprentis mécaniciens de Lorient, s'engage aux équipages de la flotte (engagement résilié en 1931) puis à la Légion étrangère à Paris, le 25 août 1931, sous le nom de Pierre Vertaens, se disant belge. Il passe par la prison de Marrakech, la compagnie de discipline des régiments étrangers et la prison militaire. Son signalement dit simplement « tatouages multiples, nombreuses têtes de femmes et d'hommes ». Il est tué le 27 mai 1940 au bois d'Inor, d'une balle en plein front, et reçoit la médaille militaire à titre posthume (JO du 11 mai 1941). Voir le volet sur les équipages de la flotte (voir la fiche).
André Touzeau« aimer, haïr » et le corps le plus tatoué
Né au Blanc (Indre) en 1913, ébéniste, André Touzeau s'engage aux équipages de la flotte en décembre 1930 et est « réduit au grade d'apprenti marin » le jour même, puis renvoyé dans ses foyers en 1933. Il est condamné plusieurs fois en 1934-1935 pour vol d'auto et vagabondage et s'engage à la Légion à Alger le 22 mars 1935, sous le nom de Marcel Dunot, se disant belge. Son signalement est le plus long du corpus : des tatouages « sur tout le haut du corps », avec un aigle dans le dos, « aimer, haïr » sur la poitrine, une tête de légionnaire et une tête de femme ; au bras gauche un marin et une femme ; au bras droit « une japonaise », une pensée, une grappe de raisin et une « pensée à ma mère » ; et une cicatrice de blessure de 10 cm à la cuisse gauche. Le lexique s'y lit presque en entier : l'amour et l'absence, la mère, la devise, l'emblème militaire et une grappe de raisin. Selon la tradition des Bat' d'Af, celle-ci renvoie à la compagnie disciplinaire de Calvi ; selon le docteur Rousseau, c'est plutôt un « placage », un tatouage ajouté pour recouvrir un ancien et brouiller l'identification. Rien dans son dossier ne tranche, mais Touzeau est condamné plusieurs fois en 1934-1935 pour vol d'auto et vagabondage, puis s'engage sous un faux nom en mars 1935. Fait prisonnier en 1940 (stalag XVIII, Markt Pongau) et libéré en 1943, il rejoint les FFI et est abattu le 8 juillet 1944 à Genouilly. Voir le volet sur les équipages de la flotte (voir la fiche).

Cicatrices et signes particuliers, les marques subies
Le tatouage est une marque choisie ; la cicatrice est une marque subie. Le formulaire les range pourtant sous la même rubrique, et le corpus permet de les regarder ensemble. Sur les 529 fiches qui contiennent un signalement (dont 498 avec une taille), 67 mentionnent une marque : les 19 tatoués, dont 5 portent aussi des cicatrices (Bacal, Caizergues, Dozier, Guintoli et Touzeau), et 48 autres hommes chez qui le rédacteur a noté une cicatrice, un signe ou une infirmité, sans tatouage. La liste complète est donnée plus bas.
Sur ces 48 hommes, 27 portent une marque au visage, à la tête ou au cou, 13 aux mains, aux doigts ou aux poignets, 13 aux membres (bras, jambes, genoux), 7 au tronc (dos, poitrine, hanche, ventre) et 6 ont un signe d'une autre sorte (naevus, taches de rousseur, strabisme, pilosité). Un même homme peut compter dans plusieurs groupes. Le visage domine, ce qui s'explique aisément : c'est la partie du corps que le rédacteur a sous les yeux, et celle que la vie abîme le plus visiblement. Le signalement est d'abord un instrument d'identification : on y note ce qui permet de reconnaître un homme, pas ce qui explique sa vie. Ces marques ne disent presque jamais leur cause, et on ne peut les lire qu'en les rapprochant du reste du dossier.
Des mains et des métiers. Les mains et les doigts forment le deuxième groupe. Robert Balme, manutentionnaire, est « amputé de la dernière phalange du pouce droit » ; Jean Grenouillat, ébéniste, a un « index gauche coupé à la première phalange » ; Roger Sigaud a 2 cicatrices au pouce gauche et René Thieblemont, ajusteur, une petite cicatrice sous le pouce gauche. Il est tentant d'y lire des accidents de travail : les métiers manuels sont bien représentés parmi ces hommes. C'est une hypothèse, que les signalements ne confirment jamais. Balme se dit belge à l'engagement, alors qu'il est né à Sotteville-lès-Rouen ; il s'engage à la Légion le 17 mars 1925, 2 mois avant d'être appelé au 2e BILA, où il ne se présente pas (voir le volet sur les BILA). Grenouillat, condamné pour vol en 1932 et 1934, se dit né à Varsovie ; il est blessé dans la nuit du 12 au 13 mai 1940 et meurt le 5 juin à l'ambulance chirurgicale légère 206.
Des brûlures. Le corpus compte 3 signalements de cicatrices de brûlure : Marcel Bussière (brûlures « dans le dos et la poitrine », charron passé par la colonie d'Aniane, volet II), Josef Versteege (une « vaste cicatrice de brûlure sur le torse ») et Auguste Combes (main gauche), auxquels on peut ajouter Caizergues (sein gauche). Versteege, professeur de gymnastique, naturalisé en 1939 comme sergent au 1er REI, est blessé à la cheville le 22 juin 1940 à Ochey, fait prisonnier le lendemain et cité à l'ordre de la division pour avoir assuré à pied, blessé et sa motocyclette hors d'usage, la liaison dont il était chargé (JO du 7 novembre 1941). Bussière meurt le 27 mai 1940 et reçoit la médaille militaire à titre posthume. Le signalement ne dit pas ce qui les a brûlés.
Des maladies. Le corpus compte 2 signalements de séquelles de maladie : la variole (Nicolas Dzuba, né à Ekaterinodar, Russie, peut-être Ekaterinoslav ; Eugène Heyer, né à Lodz, qui porte aussi des cicatrices de furoncles). Isaac Gesundheit est décrit comme un « rouquin criblé de tâches de rousseur », mais cette formulation, sans mesure ni localisation, n'a rien d'un signalement officiel : elle vient du récit de Georges Manue (Rien n'est perdu), le regard d'un témoin qui note ce qui frappe, non ce qui identifie.
Des armes. Henri Keurvels, né à Gand en 1883, est, en 1939, l'un des plus âgés du régiment (avec Léon Pellegrini). Il porte à l'index de la main gauche une « cicatrice provenant d'arme à feu ». Ancien de la Légion en 1906, du front belge en 1914-1917, il s'engage en 1936 dans les Brigades internationales. Sa cicatrice appartient à une vie qui ne manque pas d'occasions de la produire, mais rien n'associe cette marque à l'un de ces épisodes (voir sa page).
Un signalement de police. Le signalement le plus minutieux du corpus est celui de Lajos Szabadi, né à Gödöllö (Hongrie) en 1906. Il vient du Polizeianzeiger suisse, le bulletin de police où l'homme figure, « sans profession », après son expulsion de Suisse en 1934 pour défaut de papiers réguliers, indigence, vagabondage et mendicité, motifs de séjour insuffisants et présence indésirable. Traduit de l'allemand, il décrit un naevus noir à 3 cm devant le tragus droit, une cicatrice de 2,5 cm au-dessus de l'extrémité interne du sourcil droit, une cicatrice de 6 cm au-dessus de la racine du nez et un « point bleu » à 12 cm au-dessus du poignet droit. Szabadi figure aussi dans le fonds de Moscou. La précision du texte, au demi-centimètre, est celle d'un fichage policier. Le « point bleu », que l'avis range parmi les marques sans le nommer tatouage, pourrait être un tatouage minuscule : le docteur Rousseau signale en 1930 des jeunes délinquants qui se font tatouer des points, sur le visage ou la main, comme signes de ralliement (il cite la « bande du point bleu »). Le texte ne le dit pas, et nous ne comptons pas Szabadi parmi les tatoués.
Le contraste entre ces 2 familles de marques est instructif. Le tatouage suppose un geste volontaire, une main qui tient l'aiguille, une image et parfois un texte, et donne des indices sur ce que l'homme voulait dire de lui-même. La cicatrice, elle, dit moins de son porteur : elle se lit comme l'empreinte d'un accident ou d'un coup dont le signalement ne garde que la place et la taille. Dans les 2 cas, c'est l'administration qui a noté, et ce que nous savons du corps de ces hommes ne vient jamais d'eux.
| Nom | Prénom(s) | Né(e) | Marque(s) notée(s) au signalement | Voir |
|---|---|---|---|---|
| Agotics | Sandor | 20/09/1909 | Bosse frontale | Voir la fiche |
| Anglada Melia | Rafael | 11/08/1911 | Cicatrice au menton | Voir la fiche |
| Bal | Adrien Antoine | 11/06/1911 | Cicatrices à la nuque, à l'arête du nez et à la rotule droite | Voir la fiche |
| Balme | Robert Julien | 12/01/1905 | Amputé de la dernière phalange du pouce droit | Voir la fiche |
| Bedrich | Bédrich Joseph | 24/05/1915 | Cicatrices au front, sous le menton et au poignet droit | Voir la fiche |
| Bureau | Charles | 30/01/1900 | Cicatrice à la hanche gauche | Voir la fiche |
| Bussiere | Marcel | 26/04/1906 | Cicatrice au front ; nombreuses cicatrices de brûlure dans le dos et la poitrine | Voir la fiche |
| Carrio | Pierre | 04/01/1914 | Petite cicatrice frontale | Voir la fiche |
| Cheyrouze | Jean Marie | 29/09/1907 | Sourcils réunis ; cicatrice au nez | Voir la fiche |
| Christensons | Erik | 12/11/1914 | Cicatrices de 2 cm sur chaque genou | Voir la fiche |
| Closs | Pierre Georges Louis | 05/09/1914 | Cicatrice à la face antérieure du mollet droit | Voir la fiche |
| Combes | Auguste Paulin | 03/01/1908 | Cicatrice de brûlure à la main gauche | Voir la fiche |
| Czerwinsky | Zygmunt | 19/07/1919 | Cicatrice à la commissure labiale gauche ; cicatrice à la phalangette du médius droit | Voir la fiche |
| Delherce | Jean Raymond | 14/01/1905 | Cicatrices à la face dorsale de la main gauche, à la base droite du cou, à la face interne de la cuisse droite et au-dessus du nombril | Voir la fiche |
| Dubois | Albert Lucien Amédée Pierre | 02/05/1912 | Cicatrice à l'index de la main gauche | Voir la fiche |
| Dzuba | Nicolas | 06/12/1903 | Cicatrices de variole sur le visage | Voir la fiche |
| Egloff | Walter | 20/05/1900 | Cicatrice au menton | Voir la fiche |
| Estrabol | Pierre Léon Louis Bernard | 20/08/1901 | Cicatrice au bras droit | Voir la fiche |
| Feskin | Jean | 14/06/1909 | Cicatrice à la lèvre inférieure gauche | Voir la fiche |
| Gagne | Antoine Léon | 07/07/1905 | Naevus à la partie inférieure de la joue droite | Voir la fiche |
| Gavinet | Pierre Léon | 17/11/1899 | Cicatrice de coupure au sourcil gauche | Voir la fiche |
| Gesundheit | Isaac | 22/06/1913 | « Rouquin criblé de tâches de rousseur » | Voir la fiche |
| Grenouillat | Jean Abel Justin | 20/08/1910 | Index gauche coupé à la première phalange | Voir la fiche |
| Guilbert | Georges Alfred | 11/05/1906 | Cicatrice au genou droit | Voir la fiche |
| Henriksen | Paul Alfred | 13/12/1903 | Cicatrice sur le côté droit du front | Voir la fiche |
| Heyer | Eugène Arnon | 14/03/1902 | Cicatrices de furoncles et de variole sur le visage | Voir la fiche |
| Jamin | Marcel Eugène | 19/07/1907 | Cicatrice à l'arcade sourcilière droite | Voir la fiche |
| Keurvels | Henri Jules Antoine | 21/10/1883 | Cicatrice d'arme à feu à l'index de la main gauche | Voir la fiche |
| Landsberg | Hirch Mordka | 05/11/1898 | Blessure à la joue gauche et à la jambe droite | Voir la fiche |
| Le Roux | Ange Joseph Marie | 10/05/1905 | Cicatrice à la lèvre supérieure ; cicatrice au creux poplité droit | Voir la fiche |
| Lefoll | Alfred Robert | 08/03/1914 | Cicatrice médio-labiale supérieure gauche | Voir la fiche |
| Legrix | Michel Casimir Charles Joseph | 12/05/1918 | Cicatrice au nez | Voir la fiche |
| Marguilles | Henri Bernard | 02/05/1896 | Cicatrices à la pommette gauche et au maxillaire droit ; longue cicatrice à l'avant-bras gauche | Voir la fiche |
| Matuszewicz | Chaskiel | 15/07/1914 | Cicatrice médio-frontale | Voir la fiche |
| Monvoisin | Joffre Antoine | 13/06/1915 | Cicatrices au tibia gauche et à la région latérale gauche du cou | Voir la fiche |
| Oudem | Léon | 30/05/1908 | Tâche pigmentaire au front et à l'omoplate gauche ; pilosité développée | Voir la fiche |
| Plantrose | André Eugène Pierre | 23/02/1909 | Petite cicatrice près du menton | Voir la fiche |
| Potaznik | Aron | 15/06/1906 | Cicatrice de 5 cm à l'avant-bras gauche | Voir la fiche |
| Raiewsky | Nicolas | 04/07/1909 | Cicatrice à la région sternale | Voir la fiche |
| Ramond | Léon | 25/01/1905 | Louche en dedans ; cicatrice à la main droite | Voir la fiche |
| Rattaire | Louis Joseph | 22/06/1912 | Cicatrice de blessure à l'articulation postérieure du genou | Voir la fiche |
| Rudloff | Paul Ernest | 05/03/1908 | Cicatrice de coupure à la main gauche | Voir la fiche |
| Schokkaert | Edmond Léon | 03/07/1900 | Cicatrice à la clavicule droite | Voir la fiche |
| Sigaud | Roger | 29/12/1906 | 2 cicatrices au pouce gauche | Voir la fiche |
| Szabadi | Lajos | 21/06/1906 | Naevus noir devant le tragus droit ; cicatrices de 2,5 cm au-dessus du sourcil droit et de 6 cm au-dessus de la racine du nez ; « point bleu » à 12 cm au-dessus du poignet droit | Voir la fiche |
| Thieblemont | René | 15/07/1906 | Petite cicatrice sous le pouce de la main gauche | Voir la fiche |
| Vandelanoitte | Victor Chrysole | 08/02/1903 | Cicatrice à l'avant-bras gauche | Voir la fiche |
| Versteege | Josef Maria Antonius | 19/08/1913 | Vaste cicatrice de brûlure sur le torse | Voir la fiche |
Le texte est reformulé à partir de la colonne signalement de la base ; les guillemets signalent les citations. La description de Gesundheit ne semble pas provenir d'un signalement officiel (voir plus haut).
Les 19 tatoués, en un tableau
Le tableau suivant reprend, par ordre alphabétique, les 19 hommes dont la base note au moins un tatouage (18 d'après le texte d'un signalement, 1 d'après une photographie). La colonne « Tatouages décrits » reproduit, en le condensant, le texte de la base ; la colonne « Volet » indique les pages précédentes où l'homme figure.
| Nom | Prénom(s) | Né(e) | Tatouages décrits | Autres marques | Volet | Voir |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Bacal | Henri | 14/01/1897 | Tête d'aigle « Ara » perchée sur un drapeau ; ancre | Cicatrice de tatouage effacé ; manque un doigt à la main droite (?) | — | Voir la fiche |
| Burcher | François | 01/10/1911 | Croix de Lorraine dans le cou (lue sur une photographie) | — | — | Voir la fiche |
| Caizergues | Joseph Roger | 26/11/1906 | Tatouages sur les 2 avant-bras (non décrits) | Brûlure au sein gauche ; cicatrice préauriculaire gauche | I, II | Voir la fiche |
| Carasena | Emmanuel | 16/12/1912 | Poisson sur le pectoral gauche | — | — | Voir la fiche |
| Chezeau | Henri Edouard | 26/12/1898 | Bras gauche : tête de femme ; avant-bras gauche : cœur, étoile, hirondelle ; avant-bras droit : poire, croissant, 1 étoile 5 pointes ou points ; sein gauche : tête de femme | — | I | Voir la fiche |
| Dozier | Roger Marius | 20/08/1906 | Tatouages multiples sur le thorax, dont un cochon à la région sternale | Cicatrices au crâne et aux 2 poignets | III, IV | Voir la fiche |
| Guintoli | Guido | 03/01/1894 | Demi-bracelet à l'avant-bras gauche ; pensée sur le bras droit | Cicatrices à la cuisse gauche et au front ; forte cicatrice au pouce droit | II | Voir la fiche |
| Le Bloch | Pierre | 15/11/1912 | Tatouages multiples : nombreuses têtes de femmes et d'hommes | — | IV | Voir la fiche |
| Leduc | Charles Ghislain | 16/12/1906 | Tatouage à l'avant-bras gauche (non décrit) | — | — | Voir la fiche |
| Lofé | Paul | 13/07/1904 | Cœur traversé d'un poignard ; bracelet au poignet gauche | — | I, II | Voir la fiche |
| Lovinger | Yaakov | 12/09/1901 | Ancre de marine à l'avant-bras gauche | — | — | Voir la fiche |
| Marti | Joseph Georges | 02/08/1906 | Tête de femme à l'avant-bras gauche | — | — | Voir la fiche |
| Mroczkowski | Franz | 05/09/1914 | Un tatouage à l'avant-bras (non décrit) | — | — | Voir la fiche |
| Reant | Fernand François Joseph | 17/01/1901 | Tatouages « sur le corps » (non décrits) | Chauve en 1940 | — | Voir la fiche |
| Rochet | Frédéric | 13/01/1907 | Tête de soldat à l'avant-bras droit et sur la poitrine ; initiales FR à l'avant-bras gauche | — | III | Voir la fiche |
| Teixido | Servando Francisco Amadéo | 05/09/1904 | Lettre E à l'avant-bras gauche | — | — | Voir la fiche |
| Tourtois | Jules Francois Joseph | 07/07/1907 | « J'aime Marie Boucaud pour toujours » sur la poitrine ; tête de femme au bras gauche ; tête d'homme au bras droit | — | III | Voir la fiche |
| Touzeau | André Camille Gaston | 06/10/1913 | Haut du corps : aigle dans le dos ; sur la poitrine, « aimer, haïr », tête de légionnaire, tête de femme ; bras gauche : un marin, une femme ; bras droit : une japonaise, une pensée, une grappe de raisin, « pensée à ma mère » | Cicatrice de blessure de 10 cm à la cuisse gauche | IV | Voir la fiche |
| Wesolowski | Siegfried | 16/02/1904 | Avant-bras gauche : tête de femme, cœur sur ancre | — | — | Voir la fiche |
Volets : I Assistance publique ; II colonies pénitentiaires ; III BILA ; IV équipages de la flotte. Le texte des tatouages est condensé à partir de la colonne signalement de la base ; les guillemets signalent les citations. Chezeau est cité dans le volet I sans figurer dans son tableau. Le tatouage de Burcher est lu sur une photographie de ses papiers d'engagement, non dans le texte d'un signalement.
Sources
- Bibliothèque nationale de France, « Dans la peau des Bat' d'Af » (présentation des carnets de tatouages d'Alexandre Lacassagne, 1872-1880).
- Bibliothèque nationale de France, « Gallica et les carnets de tatouages d'Alexandre Lacassagne ».
- Université Claude-Bernard Lyon 1, « Les carnets de tatouages d'Alexandre Lacassagne », Les trésors de Lyon 1.
- Alexandre Lacassagne, Les tatouages, étude anthropologique et médico-légale, Paris, J.-B. Baillière, 1881 (réédition présentée sur Criminocorpus Lab, 2025). Non consulté directement.
- Docteur Louis Rousseau, Un médecin au bagne, Paris, Éditions Fleury, 1930, p. 221, cité d'après JMD, « Les tatouages de l'Oncle », blog Alexandre Jacob, l'honnête cambrioleur (Atelier de création libertaire), 8 mai 2010.
- Jeanne Barnicaud, « Corps et tatouages à Biribi. Les photographies d'un ancien disciplinaire », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe, mai 2022.
- Jérôme Pierrat et Éric Guillon, Les vrais, les durs, les tatoués. Le tatouage à Biribi, éditions Larivière. Lu à travers une notice critique.
- Victor Ferreira, La Légion dans la peau, préface du général Dary, La Compagnie littéraire. Non consulté (cité pour sa couverture).
- Dominique Kalifa, Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française, Paris, Perrin, 2009.
- Gaston Variot, « Le détatouage », Revue scientifique, 9 mars 1889 (Criminocorpus).
- Criminocorpus, exposition « Alphonse Bertillon et l'identification des personnes, 1880-1914 ».
- RetroNews, « Le “métier bizarre” de tatoueur au XIXe siècle », 31 mai 2022.
- La Peaulogie, « Chanter le tatouage. La pègre, les “Apaches” et la chanson réaliste ».
- Savoirs d'histoire, « Histoire du tatouage [1/2] » et « [2/2] », 2018.
- Yachting.com, « Les tatouages traditionnels de marin et leur signification ».
- Wikipédia, « Tatouage » et « Bataillons d'infanterie légère d'Afrique » et « Croix de Lorraine ».
- Fondation Charles de Gaulle, « Origines et signification de la Croix de Lorraine » (PDF).