CARRIO Pierre

Pedro Carrió Santacreu
11è REIcaporalespagnoldisparu
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Un caporal porté disparu en mai 1940

Couverture du dossier de disparu de Pierre Carrio

Pierre Carrio, caporal à la 11e Compagnie du 11e Régiment étranger d'infanterie (11e REI), est porté disparu en mai 1940, dans le bois d'Inor, sur la rive droite de la Meuse. Son dossier de disparu, conservé au SHD de Caen (21 P 38971, dossier ministériel n° 165 675), le dit né le 4 janvier 1914 à « Penia (Espagne) », de nationalité espagnole, engagé volontaire à Alger en 1937 sous le matricule 73 163. Les pièces du dossier datées de 1970-1971 ne nomment ni parents ni épouse, et ne montrent aucune démarche de la part d'une famille.

Cette biographie suit l'enquête qui permet de le rattacher à Pedro Carrió Santacreu, né à Denia, dans la province d'Alicante, fils de José Carrió Juan et d'Antonia Santacreu Pardo, frère de Josefa Antonia et de Jaime. Le faisceau d'indices est solide : prénoms, année de naissance, lieu de naissance, lettre à sa sœur et télégramme adressé à M. de San Feliciano, à la ferme Saint-Victor de Marengo. Une pièce manque encore pour le fermer, l'acte de naissance ou de baptême de Denia. Cette limite est indiquée en fin de page.

Denia, 1914 : les origines de Pedro Carrió Santacreu

Padrón municipal de Denia, 1917

La famille apparaît dans deux documents du padrón municipal de Denia, en Espagne. Le premier est un recensement daté de 1917, où le chef de famille, José Carrió Juan, journalier, est dit né à Pedreguer (Alicante) et installé à Denia depuis quatorze ans. Sa femme, Antonia Santacreu Pardo, née le 6 mars 1878 à Denia, est inscrite au foyer. Suivent trois enfants, Josefa née le 13 juin 1904, Jaime né le 1er mars 1905 et Pedro Carrió Santacreu né le 16 janvier 1914.

Le second document est un bulletin du recensement de 1920, la famille habite calle Olivera, n° 20. José y a 47 ans et est toujours journalier. Antonia en a 43, et la colonne du lien de parenté porte « hija » ; il s'agit d'un décalage de ligne du recenseur, « esposa » ayant été écrit sur la ligne de José. Josefa a 17 ans et est célibataire. Jaime a 13 ans et travaille dans une fabrique de jouets en métal. Pedro, 7 ans, est écolier. Ces âges ne correspondent pas tout à fait aux dates de 1917, qui donneraient plutôt 16 ans à Josefa, 15 à Jaime et 6 à Pedro : un point à vérifier sur les originaux.

Engagement à Alger et caporal à la 11e Compagnie (1937-1939)

Josefa Carrió Santacreu

Deux détails du dossier militaire s'accordent avec cette famille. Tous les documents du SHD donnent comme lieu de naissance « Penia », une commune qui n'existe pas. On y lirait un D manuscrit pris pour un P par un scribe, puis recopié tel quel par les dactylos : Penia serait Denia.

La date de naissance, elle, pose une petite difficulté. Le SHD donne le 4 janvier 1914, le padrón le 16. Cet écart de douze jours est compatible avec une date de baptême, qui aurait pu être utilisée dans les recensements.

Enfin, Pedro se dit Pierre en français. D'après la tradition familiale, la photographie d'un légionnaire gardée dans la chambre de Josefa serait celle de son frère.

État signalétique et des services de Pierre Carrio

L'état signalétique et des services, établi le 18 décembre 1970 par le Bureau des personnels de la Légion étrangère, raconte la carrière de Pierre Carrio. La fiche donne aussi son signalement : yeux marron, cheveux châtain foncé, 1,72 m, une petite cicatrice sur le front. Il est de nationalité espagnole, avec le titre d'« étranger », de la classe 1937. Les rubriques de l'état civil (fils de, profession, marié) sont vides, de même que les campagnes, les blessures et les citations.

Il s'engage comme volontaire pour cinq ans à l'Intendance militaire d'Alger, au titre de la Légion étrangère, le 27 septembre 1937. Il a 23 ans. Il est incorporé le lendemain au Dépôt commun des régiments étrangers, puis passe par la CP/3 le 29 septembre, la C.I. 2 à compter du 17 octobre 1937, puis la 6e Compagnie le 18 mars 1938. Le 13 juin 1939 il est affecté à la C.I.C., qui devient la 27e Compagnie le 1er septembre 1939.

Il est ensuite affecté à la CP/I le 22 octobre, puis au Dépôt centre des régiments étrangers à La Valbonne, et dirigé sur Oran le 3 novembre 1939. Il est rayé des contrôles du Dépôt commun le 4 novembre, puis affecté à la 10e Compagnie du 11e REI le 8 novembre 1939. Il est nommé caporal à compter du 9 décembre 1939 (ordre du régiment n° 4), passe à la 11e Compagnie et part aux armées avec le 11e Régiment étranger d'infanterie le 15 décembre 1939.

Le dactylographe note « II° » pour 11e, ce qui explique probablement la confusion avec le 2e Régiment étranger dans la suite de l'enquête. Le dossier n'explique pas son départ d'Espagne, qui a lieu entre 1920 et 1926, ni son engagement à Alger, où sa famille avait, d'après la suite du dossier, des attaches.

Mars-mai 1940 : une permission, un télégramme, une dernière lettre

Télégramme de Pierre Carrio, Marengo

Deux pièces écrites de la main de Pierre Carrio sont conservées dans le dossier, sous forme de photocopies envoyées par le 1er Régiment étranger le 21 décembre 1970 : un télégramme et une lettre.

Le télégramme est déposé « aux armées » (n° 919, 13, 9 h 10), le cachet de la poste est celui de Marengo, daté du 13 mars 1940. Il dit : « Permission accordée envoyez urgent certificat d'hébergement = Pierrot ». Il est adressé à M. de San Feliciano, ferme St Victor à Marengo (Alger). Il s'agit de la ferme Saint-Victor, ancienne exploitation de l'époque coloniale à Marengo, aujourd'hui Hadjout, dans la wilaya de Tipaza. Le destinataire du télégramme pourrait être Antonio de San Feliciano, son beau-frère, avec qui Josefa Carrio s'est mariée le 26 mars 1926 à Koléa.

La disparition : trois témoignages de prisonniers (1941)

Lettre de Pierre Carrio du 21 mai 1940

La lettre qui suit indique un retour à la compagnie le 17 mai 1940. Elle est datée du 21 mai 1940, « Quelque part en France », et adressée à ses « chers sœur et beau-frère ». Pierre y explique qu'il a rejoint sa compagnie depuis quatre jours et n'a pas eu un instant pour écrire. Depuis son retour, dit-il, tout a changé : avant sa permission, ce n'était « pas tout à fait la guerre », la compagnie logeait dans des villages évacués. Maintenant « c'est sérieux », l'aviation bombarde tout, on loge dans les forêts « en faisant du camping », par un beau temps et une température douce. Il s'estime heureux de ne pas être en première ligne, « car là vraiment ça chauffe ». On entend la canonnade jour et nuit, « on dirait que c'est le tonnerre ».

La dernière page, probablement la fin de la même lettre, donne l'adresse : « Caporal Carrio, 11e Compagnie, Secteur postal 12.956 », avec la consigne de ne surtout pas mettre le chiffre du régiment. Le secteur postal est confirmé par le service historique, qui indique en 1971 que Pierre s'y trouvait le 21 mai 1940. Cette lettre fixe un terminus post quem : le 21 mai, Pierre est vivant et n'est pas encore en première ligne.

Fiche de la Croix-Rouge, témoignage du sergent Roger

Selon le dossier du SHD, trois militaires du 11e REI ont déclaré à la Croix-Rouge que Pierre avait été tué au combat et que son corps n'avait pu être ramené dans les lignes françaises. Le dossier en conserve les trois fiches de l'Agence centrale des prisonniers de guerre de Genève, datées de l'automne 1941. Elles ne se recoupent qu'en partie.

La plus précise est celle du sergent Roger Roger, recueillie au Stalag XII A de Limburg le 23 septembre 1941. Elle donne l'unité de Pierre : 11e REI, 3e Bataillon, 11e Compagnie, 1re Section. Selon ce témoin, Pierre « a été tué au cours d'une patrouille effectuée dans le courant du mois de mai au bois d'Inor. Étant tombé devant les lignes allemandes, son corps n'a pu être ramené dans nos lignes ». Le caporal Jules Boifeux au Stalag XVII B, le 15 octobre 1941, parle aussi d'une patrouille, mais il ne parle pas en témoin direct : « d'après renseignements pris par les copains », Pierre aurait été tué dans les bois d'Inor, « du 27 mai au 10 juin ».

Le troisième témoignage est un cas à part. C. Paquet, du Stalag XIII A, indique que Pierre a été « tué dans un bois à 6 ou 7 km de Commercy sur la route de Vaucouleurs ». Commercy et Vaucouleurs sont dans le sud de la Meuse, loin d'Inor, dans le nord du département. Le dossier ne dit pas si Paquet faisait partie de la 11e Compagnie : il est décrit comme « du 11 R.E.I. ». Deux témoins s'accordent donc sur Inor et sur une patrouille, un seul sur l'absence de corps, et le troisième parle d'un autre lieu.

Le contexte confirme Inor. Le 22 mars 1971, le service historique de l'armée de terre répond que le 11e REI était à Boulay (Moselle) le 30 avril 1940, puis a combattu du 21 mai au 9 juin sur la rive droite de la Meuse, dans les bois d'Inor et du Ligant, à la charnière entre Meuse et Chiers. Les pertes du régiment, très nombreuses en mai, ne figurent au journal des marches et opérations que sous forme de chiffres pour la troupe : la disparition de Pierre n'y est donc pas mentionnée. La même lettre donne l'encadrement de la 11e Compagnie : le capitaine Lhuisset (réserve), commandant, et les lieutenants Jacques Levacher et Pierre Baumont (active), chefs de section. Le dossier ne dit pas lequel commandait la 1re Section de Pierre.

L'enquête de l'administration (décembre 1970 - novembre 1971)

Note manuscrite du 11 mai 1971

Le dossier de disparu s'ouvre sur une demande du 1er Régiment étranger à Aubagne. Le 21 décembre 1970, le chef de bataillon Jais, chef du Bureau des personnels de la Légion étrangère, écrit au ministère des Anciens combattants (section « Disparus », 139 rue de Bercy) pour obtenir « la reconstitution des services » de Pierre Carrio. Il joint quatre pièces : des photocopies de lettres et d'un télégramme écrits par Pierre en mai 1940, un état signalétique et les services de Légion. La fiche de contrôle du ministère, ouverte le 28 décembre, note le nom sous trois formes, « Carrio ou Cassio, pseudo ou Garrio », et la mention « Disp. ». La couverture de la chemise a été corrigée : « dossier de décès » est raturé, remplacé par « dossier de disparu ». Une note manuscrite du 11 mai 1971 précise qu'il ne figure pas sur la liste des Espagnols en déportation, recherche faite sous les noms Carrio, Cassio et Garrio, avec un R et avec deux R.

Réponse du 4e Bureau, 22 janvier 1971

Les premières recherches partent dans la mauvaise direction. Le 12 janvier 1971, le ministère interroge le service historique de l'armée de terre sur le 2e Régiment étranger en mai 1940, et le 4e Bureau (nécropoles nationales) sur la tombe d'un « caporal Pierre Carrio du 2e R.E. ». Le 22 janvier, le 4e Bureau ne détient aucun renseignement. Le 3 février, le service historique répond avec le stationnement du 2e REI, au Maroc, à Meknès, Khenifra, Tadla et Ksar es Souk. L'erreur vient probablement du « II » dactylographié pour 11, et elle reviendra plusieurs fois, jusqu'à l'automne 1971. La couverture bleue de la chemise porte d'ailleurs un « 2e » rayé et remplacé par « 11e ».

L'enquête se recentre après le 4 mars 1971, quand le ministère précise la 11e Compagnie et le secteur postal 12956. Le service historique donne le 22 mars les lieux de combat du 11e REI, puis le ministère écrit le 9 avril au maire d'Inor pour savoir si un acte de décès a été dressé entre le 12 mai et le 9 juin 1940. Le 16 avril, le maire répond que le 11e Régiment étranger « s'est bien battu à Inor », mais qu'il n'existe pas de registre officiel des militaires tombés : la commune n'a que la liste des soldats inhumés au cimetière militaire, et Pierre n'y figure pas. Le 3 juin, le service des pensions des armées de La Rochelle est interrogé ; il répond le 8 juin qu'aucun dossier de pension n'existe, après « de nombreuses recherches ». Les recherches dans les fichiers de prisonniers de guerre et les archives sont négatives (18 et 21 mai).

L'enquête rebondit grâce aux témoignages. Le 28 juin 1971, le colonel Letestu, commandant le 1er REI, fait parvenir trois photocopies de témoignages de militaires de la compagnie. Le ministère les transmet le 20 août au 4e Bureau, qui les envoie le 26 août au directeur interdépartemental des anciens combattants de Metz. Le 15 octobre, le chef de secteur des sépultures de guerre de la Meuse annonce qu'il n'a pas pu identifier de tombe au nom de Pierre Carrio. Le 17 novembre 1971, le ministère conclut auprès du 1er REI que les enquêtes « n'ont pas permis de déterminer le sort advenu à l'intéressé » et renvoie les pièces. Sur la couverture, les cases Avis de décès, Acte de décès et Jugement déclaratif de décès restent vides : aucun acte de décès ni jugement n'a été dressé et la famille n'a pas été avisée. Une mention manuscrite en rouge sur la couverture bleue, « registre 208 (introuvable) », n'est pas expliquée dans le dossier.

Pierre et Pedro : ce qui permet de les identifier

Aucune pièce du dossier du SHD ne nomme les parents de Pierre, et aucune pièce de Denia ne parle du légionnaire. L'identification repose donc sur la convergence de plusieurs indices indépendants.

Le prénom (Pierre en français, Pedro en espagnol), le nom (Carrio, avec les variantes Cassio et Garrio, pour Carrió Santacreu, l'accent et le second nom ayant disparu), l'année de naissance (1914) et la nationalité espagnole concordent. Le lieu, « Penia », serait Denia : c'est une hypothèse probable. Le jour de naissance diffère de douze jours (4 janvier pour le SHD, 16 janvier pour le padrón, lecture incertaine), un écart compatible avec un baptême. La lettre est adressée à une « sœur » et à un « beau-frère », ce qui est cohérent avec Josefa Antonia (1904-1998) et Jaime (Jacques). Le surnom « Pierrot » du télégramme est compatible, sans pouvoir être vérifié.

Le point le plus solide est le lien avec l'Algérie. Le télégramme de mai 1940 est adressé à un M. de San Feliciano, à la ferme Saint-Victor. Le beau-frère de la lettre du 21 mai 1940 est probablement l'époux de Josefa Antonia, Antonio de San Feliciano. Mariés en 1926 à Koléa, la famille habite ensuite à Guyotville puis à Marengo. Ce lien apparaît dans l'arbre Geneanet de Jean François de San Feliciano.

Les limites sont nettes. Carrió est un patronyme valencien et Pedro un prénom fréquent : sans acte de naissance ou de baptême, un homonyme de la même année n'est pas formellement exclu. L'écart sur le jour de naissance, le « Penia » et la lecture de plusieurs dates du padrón sont à vérifier sur les originaux. Pour fermer l'identification, il reste à obtenir deux actes : l'acte de naissance de janvier 1914 au registre civil de Denia, puis l'acte de baptême à la paroisse ou aux archives du diocèse d'Orihuela-Alicante.

Sources

  • Dossier de disparu CARRIO Pierre, SHD de Caen, 21 P 38971, dossier ministériel n° 165 675
  • 1er Régiment étranger, Bureau des personnels de la Légion étrangère : lettre n° 25049/BPLE/5BR du 21 décembre 1970 ; état signalétique et des services établi le 18 décembre 1970 ; lettre n° 16248/BPLE/5BR du 28 juin 1971
  • Pièces de Pierre Carrio : télégramme n° 919 (cachet de Marengo, 13 mars 1940) ; lettre du 21 mai 1940 et sa dernière page avec l'adresse (secteur postal 12.956)
  • Comité international de la Croix-Rouge, Agence centrale des prisonniers de guerre : fiches RFOT 41285 (sergent Roger Roger, 23 septembre 1941), RFOT 36486 (caporal Jules Boifeux, 15 octobre 1941) et RFOT 48361 (C. Paquet, 28 octobre 1941)
  • Ministère des Anciens combattants, 4e Bureau, nécropoles nationales, n° 112 730 NNR/1 : 22 janvier, 26 août et 15 octobre 1971 ; lettre du 20 août 1971 du 1er Bureau ; réponse au 1er REI du 17 novembre 1971
  • Service historique de l'armée de terre, Vincennes : n° 000872 du 3 février 1971 (2e REI) et n° 002121 du 22 mars 1971 (11e REI) ; lettre du ministère du 4 mars 1971
  • Mairie d'Inor : lettre du ministère du 9 avril 1971 et réponse du 16 avril 1971
  • Service des pensions des armées, La Rochelle, n° 111174 du 8 juin 1971, en réponse à la lettre du ministère du 3 juin 1971
  • Padrón municipal de Denia : feuille de famille de José Carrió Juan (mai 1917, année vraisemblable) et bulletin de recensement de 1920
  • Geneanet, arbre de Jean François de San Feliciano
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