Une nationalité disparue avec l'empire

Les légionnaires russes du 11e REI
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Sur les 2 425 fiches de ce travail, 71 correspondent à des hommes nés sur le territoire de l'ancien empire russe, ou engagés sous une nationalité déclarée « russe ». Ce chiffre pose d'emblée la question qui traverse tout ce volet : que veut dire « russe » pour un homme né en 1905 à Odessa, à Riga ou dans le Caucase, dans un empire qui s'effondre en 1917 et se disperse en une dizaine d'États ? L'état numérique du 11e REI au 20 avril 1940, dont les chiffres sont rapportés par l'historien André-Paul Comor, compte 62 « Russes », soit 2 % de l'effectif du régiment ; notre propre recensement en compte aujourd'hui 66. Entre ces 2 chiffres et le corpus de 71 hommes, il y a toute la distance qui sépare une catégorie administrative d'une reconstruction au cas par cas. C'est cette reconstruction que ce volet propose.

Une nationalité de circonstance

Sur les 71 hommes de ce corpus, 69 sont nés à l'intérieur des frontières de l'empire russe telles qu'elles existaient au moment de leur naissance : à Odessa, Kiev ou Kharkov (aujourd'hui en Ukraine), à Minsk (aujourd'hui en Biélorussie), à Riga ou Dvinsk (Lettonie), à Hanko (Finlande), à Tiflis (Géorgie), en Bessarabie (aujourd'hui en Moldavie), ou plus simplement en Russie d'Europe et de Sibérie. 2 cas font exception, révélés par les coordonnées de naissance plutôt que par le texte des dossiers : Michel Stachowski, né à Josieninieze, dans une région alors prussienne, et Stéphan Marzinski, né à Hachow, en Galicie, alors autrichienne. Tous deux sont pourtant déclarés nés « en Russie » dans leurs papiers, preuve que l'imprécision géographique n'est pas seulement le fait de la présente reconstruction : elle existait déjà dans les documents d'époque.

Cette dispersion territoriale ne relève pas de l'anecdote : elle est la matière même du sujet. L'empire russe qui s'effondre en novembre 1917 n'est pas remplacé par un seul État, mais par une dizaine :

Les États nés de l'effondrement de l'empire russe, et leur sort jusqu'en 1940
Pays Empire (avant 1917) Après 1917 Annexion par l'URSS
Finlande Empire russe (Grand-Duché autonome) Indépendance le 6 décembre 1917 Jamais annexée, reste indépendante (résiste à l'invasion soviétique lors de la guerre d'Hiver, novembre 1939-mars 1940)
Lituanie Empire russe Indépendance le 16 février 1918 Occupée en juin 1940, annexée en août 1940, encore indépendante au 20 avril 1940
Estonie Empire russe Indépendance le 24 février 1918 Occupée en juin 1940, annexée en août 1940, encore indépendante au 20 avril 1940
Géorgie Empire russe Indépendance le 26 mai 1918 Envahie et sovietisée dès février 1921, absorbée depuis près de 20 ans en 1940
Lettonie Empire russe Indépendance le 18 novembre 1918 Occupée en juin 1940, annexée en août 1940, encore indépendante au 20 avril 1940
Pologne Empire russe, Autriche-Hongrie et Empire allemand (3 partitions) Indépendance le 11 novembre 1918 ; nationalité unifiée sur les 3 anciennes zones le 20 janvier 1920 Envahie et partagée entre l'Allemagne et l'URSS en septembre 1939 : au 20 avril 1940, la Pologne souveraine n'existe plus sur le terrain, mais sa nationalité d'avant-guerre continue d'être reconnue par la France
Ukraine Empire russe Indépendance proclamée mais jamais consolidée (1917-1921, guerre civile et guerre soviéto-polonaise) Sovietisée dès 1919-1921 (traité de Riga, mars 1921) ; RSS fondatrice de l'URSS en décembre 1922 ; absorbée depuis près de 20 ans en 1940

Ce tableau croise les 4 moments qui comptent pour ce volet : l'empire de naissance, l'indépendance de 1917-1920, la situation au 20 avril 1940 (notre date de référence), et l'annexion soviétique quand elle a lieu. Il en ressort 2 situations bien distinctes. La Finlande, l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont encore des États souverains au printemps 1940 : un homme né dans l'un de ces pays aurait pu, en théorie, en devenir citoyen plutôt que de rester « russe », s'il ne l'a pas fait, comme c'est le cas de tous les hommes de ce corpus nés dans ces pays, c'est un choix, ou à tout le moins une trajectoire qui reste à documenter. La Géorgie et l'Ukraine, à l'inverse, sont absorbées par l'URSS depuis près de 20 ans en 1940 : il n'existe simplement plus de nationalité géorgienne ou ukrainienne indépendante à laquelle se rattacher, ce qui explique directement le cas de Nicolas Atamanzuck, développé plus loin. La Pologne occupe une position intermédiaire : souveraine jusqu'en septembre 1939, absente du terrain au moment de notre comptage, mais dont la nationalité d'avant-guerre reste reconnue.

Pour chacun des 71 hommes de ce corpus, être « russe » a donc 2 sens qu'il faut distinguer : le pays où il est né, et le pays dont il relève au moment où un document français le concerne, qui peut être tout autre. Abram Morgenbeser (fiche au recensement), né à Minsk Mazowiecki en 1914, dans l'empire russe, en offre un exemple net : son dossier de naturalisation de 1948 le désigne « né à Minsk (Pologne) ». La ville n'a pas bougé ; la carte, si.

Une source n'est pas toujours fiable. Le cas de Boleslaw Marculanis (recensement), né à Minsk en 1900, illustre une autre limite de l'exercice. Ses coordonnées de naissance pointent sans ambiguïté vers la capitale biélorusse, restée soviétique après 1921, et pourtant son dossier de naturalisation de 1946 le dit « né à Minsk (Pologne) ». Plusieurs explications sont possibles, et rien ne permet ici de trancher entre elles :

Ce genre d'écart, que l'on ne peut résoudre qu'au cas par cas, rappelle qu'une fiche administrative décrit ce qu'un employé a écrit, pas nécessairement ce qui était vrai.

Compter au 20 avril 1940

Comparer notre corpus à l'état numérique du 20 avril 1940 (d'après Comor) suppose de se placer au jour près à la même date, le 20 avril 1940, et de ne retenir que les hommes qui, ce jour-là, relevaient encore administrativement d'une nationalité russe : ni déjà naturalisés français, ni rattachés à une autre nationalité par ailleurs. Sur les 71 hommes du corpus, 18 sortent de ce compte :

Restent 53 hommes encore « russes » au sens strict le 20 avril 1940.

À ces 53 s'ajoute un cas que l'on peut qualifier de particularité : Nicolas Atamanzuck (recensement), né en 1918 à Przewoziec, et qui s'est toujours déclaré ukrainien. Ses coordonnées de naissance placent en réalité ce village en Galicie orientale, alors austro-hongroise, pas dans l'empire russe. Sa trajectoire n'en est pas moins celle d'un homme sans nationalité propre : sa région passe à la Pologne vers 1919-1920, puis à l'URSS après l'invasion soviétique de septembre 1939, qui impose la citoyenneté soviétique à sa population dès novembre de la même année. Ni en 1940 ni en 1947, lors de sa naturalisation, il n'existe donc de nationalité ukrainienne indépendante à laquelle Atamanzuck pourrait se rattacher : administrativement, un homme dans sa situation ne pouvait être compté que comme russe (ou soviétique), quelle que soit l'identité qu'il revendiquait. Son cas montre que l'étiquette « russe » de 1940 ne recouvre pas seulement les anciens sujets de l'empire tsariste, mais plus largement tous ceux que l'expansion soviétique venait de priver de toute autre nationalité, parfois plusieurs années après la chute de l'empire. Avec lui, le total remonte à 54 : un chiffre proche des 62 de l'état numérique et des 66 de notre propre recensement, sans leur être identique : l'écart mesure moins une erreur qu'une différence de méthode, celle d'une catégorie d'état numérique face à une reconstruction juridique au cas par cas.

Après 1940 : quand la frontière rattrape les vivants

Le calcul au 20 avril 1940 fige une situation à un instant précis, mais la carte continue de bouger après cette date. En 1945, après Yalta, le traité polono-soviétique du 16 août déplace la frontière vers l'ouest et laisse définitivement à l'URSS la Galicie orientale que la Conférence des ambassadeurs avait pourtant attribuée à la Pologne en 1923. Le cas de Michel Szulak (recensement), né le 30 novembre 1905 à Medenytchi, en Galicie orientale (aujourd'hui en Ukraine), illustre ce second effacement. Sujet autrichien à sa naissance, il devient polonais de droit lorsque la souveraineté de la région est tranchée en 1923 ; en 1945, cette même région est rattachée à l'Ukraine soviétique, sans que rien n'indique qu'il en soit devenu citoyen soviétique. Le résultat est visible sur le manifeste du paquebot Liberté, arrivé à New York le 1er novembre 1951 : à la colonne « nationalité », l'administration américaine inscrit « Stateless » — et il n'est pas seul dans ce cas sur cette même page du manifeste, où figurent aussi une famille et un couple, également enregistrés apatrides. Vingt-deux ans après avoir obtenu une nationalité par décision internationale, Szulak s'en retrouve donc à nouveau privé, par une frontière qu'il n'a pas choisie. Medenytchi vient allonger la liste des villes de Galicie repérées dans ce corpus, aux côtés de Drohobycz, à quelques kilomètres de là.

Pour situer ce volet dans l'ensemble du cycle, voir la méthode de la nationalité juridique à la naissance (dates-pivots, droit de domicile, statut Nansen), la carte des lieux de naissance et le recensement complet.

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