Grâce aux lettres quasi quotidiennes adressées par le capitaine Lanchon, commandant la 5e compagnie, à son épouse entre le 20 mai et le 10 juin 1940, on peut entrevoir des instants de vie au sein de sa compagnie — tant sur les conditions matérielles d'installation des cantonnements et des lignes défensives, que d'un point de vue humain, à travers les détails qu'il partage sur ses légionnaires et la vie du régiment. Le journal de marche et d'opérations (JMO) du régiment, ainsi que le livre « Vainqueurs quand même : le 11e de la Légion étrangère au feu » de René-Luce Coupin — qui appartint brièvement à la 5e compagnie avant son passage à la Compagnie Hors Rang — permettent de croiser les sources et d'enrichir les informations disponibles.

Journée du 20 mai 1940
14h30 : je t'écris ces q.q. lignes, en attendant ordres pr départ de ce soir 21 h. Ns faisons 25 km environ.
JMO : repos au bivouac. Dans l'après-midi, le régiment reçoit l'ordre de se porter dans le bois situé à 2 km à l'ouest et au sud-ouest de Brouennes afin de préparer la relève des éléments au contact dans le secteur de Baâlon. Les unités se mettent en mouvement à partir de 20h30.
Journée du 21 mai 1940
Midi : ns sommes arrivés au lieu en question, à 20 km au sud-est du lieu en question. Je suis vanné. Levé depuis hier matin à 6h30 ; j'ai reposé 1 heure seulement tout à l'heure, par terre, ds le bois dont nous occupons une partie, en second échelon. J'ai été réveillé par une dizaine ou vingtaine d'obus, qui ont blessé pas très gravement deux artilleurs ds le voisinage. Probablement cette nuit, ns relèverons un régiment devant nous. Les avions allemands nous survolent.
JMO : les unités atteignent leurs emplacements par petites fractions échelonnées entre 4h30 et 6h et s'installent au bivouac — le 2e bataillon dans la partie ouest du bois des Pâquis et au nord du bois des Aisements, en premier échelon.
Journée du 22 mai 1940
Midi : en ligne depuis hier soir 18 heures, à 20 km environ sud-est L.V. abbé Roger. Ds un bois, boches en face à 50 m. Ça bombarde, mitraille, mais n'attaque pas franchement, cherche à s'infiltrer seulement.
JMO : les unités sont disposées en ligne du saillant du bois de Neudan, 200 m à l'ouest de la côte 232 (1 km sud-ouest de Malandry), à la côte 317 sur la route Inor-Malandry : à l'est, la 5e compagnie plus une section de mitrailleuses et demie. À 12h30, un coup de main de la 5e compagnie, commandé par le sous-lieutenant Bertot, fait deux tués allemands et rapporte une mitrailleuse lourde.
Note : dans le compte rendu du lieutenant Chevillotte, c'est le chef Karadjic qui, avec quelques hommes, prend à partie la mitrailleuse allemande.
Journée du 23 mai 1940
6h30 : dans une forêt, la même qu'hier à la lisière, je suis accroché avec ma compagnie, sur la défensive. Les allemands essaient de s'infiltrer avec ténacité, mais n'attaquent pas. Nous sommes bombardés et mitraillés solidement. J'ai un tué cette nuit à ma Cie : Mayer, un juif algérien. Pas de blessé. C'est la première perte depuis deux jours à la Cie. Il y a des pertes au régiment. Ns sommes ds des trous. Le mien est couvert d'une tôle ondulée. J'y suis avec Sandor. La nourriture arrive très mal, et en partie tournée. Le courrier n'arrive pas.
JMO : action vive de feux d'infanterie au cours de la nuit, activité des patrouilles ennemies. Bombardement violent.
Notes : le légionnaire Mayer est probablement Meyer (Mayer) Jussen, né vers 1917, mort pour la France le 23 mai 1940, inhumé dans la nécropole nationale de Bras-sur-Meuse, carré musulman. Ce jour-là, le régiment enregistre 5 tués, 26 blessés, 1 disparu. Sandor est l'ordonnance du capitaine : il s'agit d'Agotics Sandor (20/09/1909 — Borodounah, Roumanie ; EVDG, Légion étrangère, 6e région militaire, Châlons-en-Champagne), qui perdra sa compagnie le 18 juin et sera fait prisonnier (liste du 19/09/1940).
Journée du 24 mai 1940
6h15 : dans mon trou 1 m 50 x 2 m, à un mètre de profondeur, relativement confortable, puisqu'il est couvert de q.q. rondins, de tôle ondulée, et d'un peu de terre, qui me met à l'abri des balles, de la pluie et des éclats d'obus, je vous écris ces q.q. mots. Nuit agitée comme la précédente. Plus de 100 obus sur mon propre secteur de Cie et alentour à profusion. Fusillade une bonne partie de la nuit. On est sur le qui-vive très souvent se demandant si l'obus qui siffle est pour soi. Je n'ai pas connaissance de pertes cette nuit. J'attends le rapport de mes chefs de section. Je partage mon abri avec Sandor. Il fait très humide. [...] J'ai eu un blessé accidentel hier : une balle ds le pied, avec son propre fusil, qui chargé, est parti, lors d'une chute. [...] Grosse activité chez nos voisins d'en face — bruits de camions, de discours qu'on arrive à percevoir avec Heil Hitler ! Ils installent canons lance-torpilles, mitrailleuses. Ns sommes trop peu pr le front à défendre. [...] Mes chefs de poste ont belle attitude surtout mes deux officiers et Metman. C'est Chevillotte le plus calme. [...] Moi je n'ai encore qu'un tué, un disparu, parmi les mitrailleurs qui me renforcent et le blessé accidentel. J'ai ordre d'enterrer mes morts sur place pr ne pas encombrer les voies d'accès où fourmillent les convois, agents de liaison, etc. J'ai avec les mitrailleurs responsabilité de 200 hommes.
JMO : travaux d'installation sur les positions, les unités s'enterrent et s'entourent de fil de fer barbelé. Violent bombardement jour et nuit sur toutes les positions du régiment.
Notes : les chefs de poste sont le sous-lieutenant Bertot, le lieutenant Chevillotte et l'adjudant-chef Metman. Le blessé accidentel est le 2e classe Mecca, évacué le 26 mai pour s'être blessé lui-même au pied gauche. La 4e section et le groupe Haim de la CA2 viennent en appui de la 5e compagnie.
Journée du 25 mai 1940
5h45 : toujours au même endroit ; ds notre bois, sur la défensive. Les boches n'attaquent pas, mais tentent de s'infiltrer. On tiraille, rien que ds ma Cie, des milliers de cartouches, chaque jour, à la mitrailleuse, au fusil-mitrailleur, et au fusil. On se bombarde aussi réciproquement. Ns rentrons ds ns trous de lapins. J'ai eu hélas 6 tués ds le secteur de ma compagnie hier (4 de ma cie et 2 téléphonistes) et 5 blessés (3 de ma cie et 2 autres) — un avait la main enlevée. On a enterré 2 légionnaires sur la place, avec une pauvre petite cérémonie. C'est la guerre ; les jeunes réalisent. Enfin chacun fait son boulot simplement, sans se plaindre.
JMO : patrouilles ennemies et attaques peu appuyées ; à 22h, bombardement très violent. Pertes du régiment : 7 tués, 18 blessés.
Notes : Menchi Armand (04/04/1912 — Pistoia, Italie ; EVDG Belfort le 04/09/1939) et Cazman Joseph (08/11/1900 — Yesenier, Yougoslavie ; aussi orthographié Carman) sont tués par éclats d'obus à 8h30 ; Mouret Charles (14/02/1907 — Paris 19e, France) et Seifert Franz (22/10/1910 — Oberholtz, Tchécoslovaquie ; EVDG Pau) sont tués à 16h30. Nebotte et Say sont blessés à 8h30, ainsi que le caporal-chef Clerc John (également cité à l'ordre du régiment n°323/C du 30/09/1940, JO du 26/06/1941). Le légionnaire Ferrer Joseph (09/03/1916 — Altea, Espagne) a la main droite arrachée par éclats de grenade — il succombera à ses blessures le 18 juin 1940 à Void-Vacon, et sera décoré à titre posthume de la médaille militaire (JO du 27/02/1953).
Journée du 26 mai 1940
4h40 : la messe qui devait être dite ce matin à 6h, à notre petit cimetière de compagnie, n'aura pas lieu... Metman a été tué à 3h30.
JMO : les patrouilles ennemies sont actives dans le quartier ouest. L'adjudant-chef Metman est tué alors qu'il s'était porté en avant de son poste pour observer une patrouille ennemie.
15h30 : pas de bombardement, pas de mitraillade. Je t'écris à découvert, caché par les arbres de la forêt où nous nous trouvons, mon casque près de moi, prêt à me fourrer ds mon trou de rat ainsi que les hommes, en cas de bombardements. [...] Bel esprit chez tous. Personne ne se plaint. Au total depuis mardi, sur 200 hommes, 7 tués, 1 disparu, 6 blessés. Dans les 7 tués, il y a ce cher Metman, ce matin d'une balle, ou d'un petit éclat au cœur. [...] Je suis très bien entouré. Pusic, le sergent-chef fonctionnaire adjudant, qui est près de moi, avec Sandor, 1 secrétaire, deux brancardiers et 7 ou 8 agents de transmissions, est un bout en train, très actif, précieux à ts points de vue, non impressionnable. [...] J'ai 1200 m de front à tenir, avec ma compagnie 6 mitrailleurs et leurs servants, 1 canon antichar et ses servants, un poste d'observation, et son personnel. J'ai le téléphone avec le bataillon.
Notes : les 7 tués sont Menchi Armand, Cazman Joseph, Mouret Charles, Seifert Franz, Meyer/Mayer Jussen et le sous-lieutenant Metman Henry Jules — né le 27/02/1908 à Guernesey (Grande-Bretagne), Croix de guerre avec palme (JO du 11/05/1941 ; également cité à l'ordre de la division n°516/C du 17/03/1941, JO du 25/08/1941). Les blessés sont le caporal-chef Clerc John, Czikos, Ferrer Joseph, Bes Joseph (Croix de guerre, mémorial de la Shoah, liste de l'UEVACJ 1955), Case, le sergent-chef Cazadjic Milano et Masiak Karol Jan (Légion d'honneur des mutilés de guerre à 100 %, JO du 18/07/1951), et Pourquoi. Pusic est Pusic Jovan-Batista (06/06/1908 — Istanbul, Turquie) — René-Luce Coupin le décrit comme « étonnant gaillard, à la voix de stentor, d'une force incroyable malgré sa petite taille » ; il continuera sa carrière au 3e régiment étranger d'infanterie et recevra une nouvelle médaille militaire en 1946. Le secrétaire est le caporal-chef Seigneur Georges.
Journée du 27 mai 1940 — la compagnie décimée
8h10 (20h10) : journée chaude, bagarre depuis 3h du matin = Closmadeuc tué, Picquart et Brochet blessés. Positions perdues, puis en grande partie reprises. Petit éclat obus bras droit qui me gêne à peine. Avons fait q.q. prisonniers, parmi les Fritz qui nous attaquaient.
JMO, heure par heure : 2h10, violente préparation d'artillerie ennemie. 6h30, le capitaine de Closmadeuc (CA2) est tué. 7h10, le lieutenant Mossman (Justin Auguste Mossmann, 18/08/1913 — Ebersheim) est blessé par un violent tir d'artillerie. 9h, nouvel assaut, le lieutenant Picquart (CA2) est blessé. 10h, le capitaine Brochet, officier adjoint au 2e bataillon, est blessé. 11h, le lieutenant Blot, commandant la 6e compagnie, est blessé. 16h, le sous-lieutenant Sautour (Henri Frédéric, 1re compagnie), le sous-lieutenant Verny (Fernand, 2e compagnie) et les adjudants-chefs Egloff et Gorsky (9e compagnie) sont blessés. 16h25, le capitaine Emmanuelli est tué par un violent tir d'artillerie. 17h, le capitaine Jayet (Louis Charles Marie, 9e compagnie) est blessé mais reste au combat, ainsi que le lieutenant d'Hautefeuille (Boudoux d'Hautefeuille Marie Joseph Louis Étienne « Claude », 01/03/1913 — Le Titre, 9e compagnie).
Pertes de la journée pour le régiment : 64 tués, 184 blessés (dont 8 officiers), 23 disparus. À 20h, silence total ; les bataillons réoccupent les positions de la veille.

Journée du 28 mai 1940
Matin 5h : nous avons subi une attaque allemande hier, sur ma Cie (effectif d'un bataillon paraît-il). Nous avons dû reculer... et contre-attaquer. Cela a coûté cher. J'avais touché un adjudant-chef, en remplacement de Metman, il a été grièvement blessé. J'ai un sergent chef de disparu... des morts des blessés nombreux. Pas de ravitaillement depuis dimanche soir. Pas de brancardiers pr emmener morts et blessés. [...] J'attends une aide sérieuse aujourd'hui — peut-être la relève, à manger, à boire, des infirmiers et des brancardiers. J'ai eu des visions de guerre hier, inoubliables. Les hommes refluaient il fallait les ramener brutalement.
JMO : à 4h45, attaque allemande d'une violence particulière devant la 5e compagnie ; la section Derly perd son chef et est à peu près anéantie. À 9h, nouvel assaut très violent ; les éléments dispersés de la 5e compagnie se regroupent 250 m en arrière. Le capitaine Brochet, secondé par le lieutenant Picquart, accourt à la tête d'un groupement de la section de commandement du bataillon et d'un groupe de la CA2. La section Chevillotte et la section de mitrailleuses Marchetti s'organisent en point d'appui et trouvent la liaison avec la 6e compagnie et les sections Bertot et Lhotel. À 13h, la situation est rétablie, à l'exception du point d'appui de la section Derly.
Notes : l'adjudant-chef blessé est Egloff Walter. René-Luce Coupin le décrit tenant « une position difficile, en glacis. Bombardé, mitraillé, il est blessé mais demeure avec ses hommes » ; grand, sec, le visage « en lame de couteau », il avait fait le Tonkin. Promu sous-lieutenant le 1er juin 1940, réformé à 100 % en 1941 pour affection pulmonaire, il désertera l'internement en Suisse pour rejoindre les FFI puis la 13e demi-brigade de la Légion étrangère. Le sergent-chef disparu est Derly (Coupin le décrit comme « un homme soigné, visage fin donnant l'impression d'un aristocrate »). Le lieutenant Chevillotte recense 45 hommes hors de combat pour cette seule journée.
Journée du 29 mai 1940
6h15 : j'ai reçu ordre de me replier de 3 km en arrière hier après t'avoir écrit. [...] Ces 4 ou 5 jours de ligne ont coûté à la Cie 14 tués, 24 blessés dont q.q. uns grièvement, 10 disparus — 48 sur un effectif présent en ligne de 144. C'est la journée du 27 qui nous a coûté le plus. En nous repliant hier nous avons abandonné nos morts sur le terrain, sans les enterrer, sans même prendre leurs papiers. Il a fallu à la section Bertot achever 3 blessés allemands pr ne pas qu'ils révèlent notre mouvement. Il y a des cadavres de chevaux qui parsèment la campagne [...]. L'aumônier officiel du régiment, arrivé il y a dix jours, a été tué avant-hier aussi. Le lieutenant Blot, qui commandait la 6e Cie depuis l'évacuation de Magne a été blessé.
JMO : la nuit est calme, le décrochage et l'installation sur les nouvelles positions s'effectuent sans incident. Le 2e bataillon se replie sur la route Martincourt-Olizy : la 5e compagnie à l'est, sur la lisière nord du bois du Pèlerin.
Notes : aux six morts du 26 mai s'ajoutent, pour le 27 mai, Horak Charles (08/09/1914 — Tchécoslovaquie), Doubitrou/Dohbitrou Georges Rousso (18/03/1905 — Bucarest, Roumanie), Mataro Bartres Jaime (21/12/1918 — Barcelone, Espagne), le caporal Moriame Jules Hubert (27/02/1907 — Wanfercé-Baulet, Belgique), Comi Giacomo « Jacques » (25/10/1910 — San Giovanni, Italie ; EVDG Metz le 04/09/1939) et le caporal Stachowski Michel. L'aumônier tué est le père Jean Wattel (25/07/1898 — Lille), dont le Journal officiel salue « la rare élévation morale » et qui trouve « une mort glorieuse [...] alors qu'il apportait aux blessés les secours de son ministère ».
30–31 mai 1940 : sur la ligne d'arrêt
30 mai, 6h10 : assis ds ma cagna [...] je te gratte ces q.q. lignes. [...] Hier soir, rassemblement de la Cie et appel des morts. Finalement, je n'en ai que 13 en tout y compris Metman et le caporal tué le 1er, avec les disparus et blessés, j'ai 50 manquants, et me trouve être, avec la 9e Cie venue à mon secours, la Cie la plus éprouvée du régiment. Inclus ordre de mon chef de bataillon, du 27/5, de tenir « sans espoir (sic) de recul » ! comme pièce pas banale.
31 mai, 20h30 : [...] j'ai reçu un renfort de 10 légionnaires : 1 turc, 2 russes, 1 Hongrois, 1 polonais, 2 italiens, 1 polonais, 1 luxembourgeois et ? Deux légionnaires sont rentrés de l'hôpital, mais on m'a pris 2 brancardiers, et Bourquin est évacué. Il a le poumon pris ! [...] Je prépare des citations, pr ceux qui se sont distingués le 27. Ce n'est pas commode d'être équitable. C'est un gros travail.
Notes : parmi les renforts, on identifie pour la 5e compagnie deux Turcs (Cheraffedine, déjà présent mais blessé le 27 mai, et Bernstein Isidore), cinq Russes (Stachowski, mort le 27 mai, Kitovenko, Komarowski, Soustchenko, Vassilief), un Hongrois (Zlinski Itswan), six Polonais (Brendel et Masiak, blessés et évacués le 27 mai, Kozak, Lasman, Lazarek, Telesinski) et trois Luxembourgeois (Cognioul, Grisius et Gutte). Bourquin — 2e classe, de nationalité suisse — sera naturalisé (JO du 12/03/1939, né le 1er mai 1911 à Diesse) et évacué chez lui en Suisse.
1er–8 juin 1940 : consolidation de la position
1er juin, 6h30 : nuit relativement calme. J'avais laissé à l'arrière mes 3 conducteurs chevaux, mon équipe de cuisine (4 cuisiniers et caporal), mon chef comptable, mon caporal secrétaire et mon caporal chargé du matériel.
1er juin, 19h45 : j'ai transporté mon PC à 150 m en arrière. [...] Sandor m'a creusé une fosse au pied d'un chêne [...]. J'ai rédigé aujourd'hui 45 citations... pr mes morts, pour mes blessés (j'en ai vu d'affreusement mutilés, la gorge ouverte, les intestins sortis, la cuisse presque sectionnée, en plein combat, me suppliant de les faire secourir, et que j'ai dû abandonner pr contre-attaquer, ds un moment, où les hommes en plein désordre, apeurés se terraient sous le bombardement).
Notes : le chef comptable de l'unité est le sergent-chef Sanjorge (Sangeorges) Alphonse (10/05/1907 — Tarragone, Espagne), qui sera sans liaison avec la compagnie à partir du 17 juin ; il sera naturalisé (JO du 09/07/1939) sous le nom de Sanjorge Alfonso Mariano, sergent au 4e régiment étranger d'infanterie à Marrakech. Le caporal chargé du matériel est Kosek (Tchécoslovaquie), le caporal secrétaire Seigneur Georges, le chef cuisinier le caporal Pecquery. Parmi les 45 citations rédigées ce jour-là figurent au moins celles d'Egloff, Metman, Masiak et Czekala ; les autres citations concernent surtout les événements du 18 juin, date de la mort du capitaine Lanchon.
JMO (1er–10 juin) : la position est organisée en points d'appui fermés, protégée par des réseaux, avec tranchées, boyaux d'accès et abris légers. Vers le 10 juin, les réactions de l'ennemi sont inexistantes ; cadres et troupe espèrent participer à la contre-offensive attendue vers Sedan. L'ordre de repli du régiment est finalement donné le 10 juin.
3 juin, 19h45 : un nouvel aumônier est arrivé au régiment. C'est le père Libet (40 ans). Bénédictin à Ligugé, ds la Vienne. [...] Je me suis occupé aujourd'hui de q.q. propositions d'avancement. J'ai proposé Sandor pr caporal, malgré ses protestations, 4 ou 5 premières classes, 7 ou 8 caporaux, 2 caporaux-chefs, 1 sergent-chef et 1 adjudant-chef. [...] Magne est rentré, te l'ai-je dit. Il a sa 3e fille, ce qui fait 4 enfants avec son fils.
Notes : le père Libet est le caporal-infirmier Claudius Antoine Libet (19/01/1899 — Genève, Suisse), moine à l'abbaye de Ligugé, fait prisonnier (liste du 06/10/1940, frontstalag 240). Les médecins auxiliaires du 2e bataillon sont Hypousteguy Georges Joseph Roger (06/12/1909 — Bordeaux, nommé médecin sous-lieutenant de réserve le 20/09/1940) et Rousson Charles Antonin Marie Joseph (06/03/1904 — Saint-Étienne, nommé médecin sous-lieutenant de réserve par décret du 24/07/1939).
4 juin, 19h : journée relativement calme. Je crois que notre colonel (Robert) nous quitte, pr prendre le commandement de l'infanterie de la division (3 régiments). Il est remplacé par un lieutenant-colonel nouveau promu, le lieutenant-colonel Clément, arrivé aujourd'hui. [...] Le nouveau capitaine-adjoint au chef de bataillon (Brochet, étant blessé a dû être remplacé) est très chic. Beau type d'officier d'active. Il s'appelle Lemoine, et vient du 1er bataillon. [...] J'ai 110 hommes ici, au lieu de 185, le reste est malade, blessé, disparu, tué, 2 en permission, 1 déserteur, etc.
Notes : le colonel Robert (Georges Louis Marie, né le 31/03/1888 à Dol-de-Bretagne) sera fait prisonnier en Allemagne ; il avait été cité à l'ordre de l'armée le 08/09/1941 (JO du 07/11/1941, ordre n°743/C). Le lieutenant-colonel Clément (René Paul, né le 08/08/1891 à Valence), prisonnier à l'Oflag VI A, prendra le commandement du régiment le 6 juin 1940 et mènera « de très durs combats retardateurs à Ugny-sur-Meuse puis à Saint-Germain-sur-Meuse » — surnommé « Don Quichotte » par ses camarades d'Oflag. Le capitaine Le Moine (Marcel Raymond Marie, né le 01/10/1903 à Lorient) sera fait prisonnier puis rapatrié sanitaire ; il sera fait officier de la Légion d'honneur le 13/07/1950. Un des deux permissionnaires est le sergent Delmas Gaston.
5 juin, 19h50 : ns regrimpons en 1re ligne à minuit. [...] Le colonel est parti ce matin. Adieux très simples. Le commandant Clément, qui le remplace, ns a causé très gentiment. C'est un ancien légionnaire qui était surnommé paraît-il Don Quichotte du fait de son physique : grand, mince. [...] Le lieutenant Haffencher (le Hongrois Roumain) de la 6e compagnie qui a commandé le groupe franc et qui avait été blessé, en même temps que mon 1er caporal tué, est mort le 20 mai, des suites de ses blessures. Il était touché à la moelle épinière.
Notes : le lieutenant Jabouille (André Robert Léon, 03/12/1910 — Secondigny), affecté à la CA2, sera tué le 18 juin à Void-Vacon ; il recevra la Légion d'honneur à titre posthume (JO du 15/04/1951). Le lieutenant Hafenscher (Janos Laszlo « Jean » Ladislas, 12/01/1905 — Pesterzsébet, Hongrie), naturalisé le 10/08/1930, meurt le 20 mai à l'ambulance chirurgicale d'armée 233 de Filstroff, des suites de ses blessures ; le Journal officiel salue un officier « brave jusqu'à la témérité » qui, le 14 mai, « après deux heures de combat, a réussi à reprendre » un poste perdu, et n'a « consenti à se laisser emmener, sur le dos d'un de ses hommes, qu'après la fin de la lutte et l'évacuation de tous les autres blessés ».
6 juin, 18h : je suis installé personnellement en pleins bois [...] avec ma section de commandement constituée par 1 sergent-chef Hallermeier, 1 caporal-chef Kokar, qui est tchèque, chef de mon groupe de transmission [...], 1 caporal-chef Bedrich (tchèque aussi), chef de pièce de mon mortier de 60 mm avec ses quatre servants, 1 caporal-chef Kosek, tchèque encore, qui s'occupe du matériel — c'est lui qui est ingénieur du génie rural, et qui veille aux travaux — 1 secrétaire... Seigneur, bon comme du bon pain mais tata [...]. Il est à la légion depuis 8 ou 9 ans, suite infortune conjugale. Enfin, j'ai mon fidèle Sandor, proposé comme caporal et 4 brancardiers, dont j'ai puni un de huit jours de prison ce matin.
Notes : le caporal-chef Bedrich (Bédrich Joseph, né le 24/05/1915 à Prague) sera l'auteur, en octobre 1940, du rapport détaillé sur la mort du capitaine Lanchon (voir la page 5e compagnie) ; René-Luce Coupin le décrit comme « agile, plus gymnaste que soldat ». Il poursuivra sa carrière à la Légion après-guerre et deviendra lieutenant, décoré de la Légion d'honneur le 10/08/1956 après 21 ans de service et 20 campagnes. Kocar sera fait prisonnier le 17 juin à Void, puis affecté au 2e REI à Marrakech ; Kosek, prisonnier le même jour, rejoindra le dépôt de Fuveau avant d'être envoyé sur le Tonkin. Le sergent-chef Hallermeier (Heinrich Ludwig) sera cité à l'ordre du corps d'armée (n°764/C, JO du 06/06/1942) avant d'être blessé le 18 juin à Saint-Germain-sur-Meuse.
8 juin, 5h35 : le bataillon ayant étendu son front, le dispositif a été modifié et ma compagnie se trouve reportée en soutien à 500 m des avant-postes.
8 juin, 17h45 : calme plat. [...] Un mort, deux blessés à la Cie Coquet, hier soir. J'ai vu passer le mort, pauvre tête défigurée, sanguinolente et sale.
9–10 juin 1940 : dernières lettres
9 juin, 19h : toujours calme ! très calme ! Des indices indiquent même que la partie ne se joue pas ici... [...] Ma barbe a 6 ou 7 jours. [...] Un obus vient de siffler... a éclaté à 200 m. Un éclat est venu se briser ds une branche à 15 m. Par... politesse... j'ai remis mon casque !
10 juin, 21h10 : il fait encore jour ! Quel triste jour ! Magne légèrement blessé. Nous partons... hélas ! vers l'arrière ! dans q.q. instants, pour nous regrouper plus loin, pour le combat suprême.
Note : le capitaine Magne (Jean Léon Martial, 20/05/1904 — Limoges) avait en réalité été blessé par éclat d'obus la veille, le 9 juin, entre Inor et Malandry — sa citation salue un « officier d'élite, d'un moral élevé et d'un courage admirable » qui, malgré sa blessure, « a tenu à conserver le commandement » de son unité. Il sera tué le 18 juin à Void-Vacon, et décoré de la Légion d'honneur (JO du 25/02/1944).
La dernière lettre du capitaine Lanchon date de ce 10 juin. À partir de cette date, le régiment se déplace tous les jours en direction de Saint-Germain-sur-Meuse, atteint le 17 juin à 18 heures. Le 18, les Allemands lancent une nouvelle attaque et leur artillerie tire à vue sur la 5e compagnie, installée côte 292 au nord de la ville — c'est ce jour-là que le capitaine Lanchon est tué (voir le récit détaillé de sa mort sur la page 5e compagnie). À la fin de la journée, il ne reste à la 5e compagnie plus que deux officiers et une vingtaine de légionnaires en état de combattre. Le 21 mai, elle comptait encore 200 hommes.
Sources
- Archives de la famille Lanchon — correspondance du capitaine à son épouse, lettres quasi quotidiennes du 20 mai au 10 juin 1940
- René-Luce Coupin, « Vainqueurs quand même : le 11e de la Légion étrangère au feu, 1939-1940 »
- Archives du 11e REI, SHD Vincennes, cote 34N316
- Archives d'Aubagne, JMO de la 5e compagnie, 15 au 30 mai 1940
- Journal officiel (citations et naturalisations)