Frédéric Joseph Bedrich, de nationalité tchèque, sert comme caporal-chef à la 5e compagnie du 11e régiment étranger d'infanterie. Le 18 juin 1940, alors que sa compagnie est anéantie à la côte 292, il se porte volontaire pour une mission jugée quasi suicidaire — traverser un terrain à découvert sous le feu ennemi pour transmettre l'ordre de repli — et sauve ainsi les derniers survivants de son unité.
Un homme aux identités mêlées
On ne connaît ni la date ni le lieu de naissance de Frédéric Joseph Bedrich. Le prénom Frédéric est probablement la forme francisée de son prénom tchèque, Bedrich, qui peut également se traduire par Friedrich ou Fritz. Une piste se trouve dans le Journal officiel du 23 décembre 1949, où un certain « sous-officier Bedrich Bedrich (Joseph) » apparaît au tableau d'avancement pour le grade de sous-lieutenant à titre étranger, en Extrême-Orient — il est possible qu'il s'agisse du même homme.
Finalement, il a pu être identifié comme étant Bedrich Josef Bedrich, engagé à la Légion étrangère à Strasbourg le 11 mars 1935 sous le nom d'emprunt « Bauman Antonin ».
Bien que les détails sur ses origines et sa carrière militaire avant de devenir sous-lieutenant demeurent flous, son acte de bravoure du 18 juin 1940 est en revanche largement documenté, aussi bien par les lettres du capitaine Lanchon que par le compte rendu du lieutenant Chevillotte et par les ouvrages de référence sur le 11e REI.
Cet acte héroïque lui vaut la Médaille militaire, attribuée à titre exceptionnel sur proposition du capitaine Le Moine.
Bedrich a également été témoin de la mort du capitaine Lanchon, et une lettre qu'il adresse à sa famille décrit la position intenable de la 5e compagnie le 18 juin 1940. Cette journée tragique, marquée par la quasi-disparition de la 5e compagnie installée à la côte 292, est reprise dans les ouvrages de Luce Coupin et Roger Bruge.
Rapport sur la mort du capitaine Lanchon le 18 juin 1940, à la côte 292
Le rapport du caporal-chef Bedrich
Bedrich y raconte comment le capitaine Lanchon, ayant pris le commandement de deux sections, demande régulièrement l'heure et s'inquiète du nombre de blessés, gardant son sang-froid sous un bombardement d'une violence inouïe, jusqu'au moment où, levant la tête, Bedrich ne trouve plus, à la place du capitaine, qu'un grand trou.
Caporal-chef Bedrich, rapport rédigé à Meknès, 3 octobre 1940
(1) le sergent chef Hallemeier ne semble pas avoir été tué. Le lieutenant Chevillotte rapporte qu'il est blessé. Son nom ne figure pas sur le site mémoire des hommes.
(2) le chef Heim pourrait être le sergent chef HAIM Dario. Avec le 11è REI il reçoit une citation à l'ordre de l'armée.
Le rapport du capitaine Le Moine
Le 7 décembre 1940, depuis Marrakech, le capitaine Le Moine — commandant par intérim du 2e bataillon — rédige à son tour un rapport détaillé, en vue de faire attribuer la Médaille militaire à titre exceptionnel à Bedrich :
Marrakech, le 7 Décembre 1940.
Capitaine Le Moine, Marrakech, 7 décembre 1940
Les récits publiés confirment et complètent ces deux rapports de première main. Selon Roger Bruge, Bedrich se lance en bras de chemise, col ouvert, « plutôt gymnaste que soldat », courant à toute vitesse sous les tirs de mitrailleuses redoublés, avant de hurler aux survivants : « Repliez-vous sur le P.C., tout de suite ! » — ordre aussitôt suivi par les rescapés, qui dévalent la pente vers Ourches sous un déluge d'obus.
COUPIN Luce, Vainqueurs quand même: le 11e de la Légion étrangère au feu (1939-1940) page 192-193
René Luce Coupin, dans Vainqueurs quand même, situe la 5e compagnie du capitaine Lanchon — laissée en position de soutien, puis de recueil — dans une vulnérabilité croissante à mesure que les tirs d'artillerie allemands s'intensifient sur la côte 292, terrain découvert où
" Des compagnies sont attardées sur la route de Pagny à Saint-Germain, en particulier la cinquième. Ce n'est pas étonnant, car un raz-de-marée constitué d'innombrables convois et de piétons, tente de se frayer un passage vers Vaucouleurs et Neufchâteau. Le capitaine LANCHON, pris dans cette masse compacte, mettra plus de deux heures, avec ses hommes, à atteindre la cote 292, deux kilomètres de là!... La liaison sur la droite avec les tirailleurs est assurée par le petit groupe de ROMANOVITCH : six rescapés du pont du canal de Void qui ont combattu la veille jusqu'à 17 heures. Tous crèvent de faim et peuvent à peine marcher. Au même moment, des coloniaux du 11ème R.I.C. partent vers l'Ouest au travers du bois de Void, pour défendre la rive du canal. Ils ne vont pas bien loin , l'ennemi est déjà installé ; ils doivent même refluer après quelques pertes, pour éviter l'encerclement. On est bien entourés ! Le lieutenant CHEVILLOTTE est dépêché pour tenter de ramener les deux colonnes qui devaient protéger l'attaque du commandant RYESKI d’ALE GRON sur le pont de Void, et qui se trouvent plus au sud C'est le grand regroupement des forces afin de pouvoir mourir ensemble, les uns près des autres , et non en positions dispersées . Le site que représente la cote 292 est périlleux, d'autant plus qu'on n'a plus le temps d'organiser des abris sur ce terrain découvert, sans aucun retranchement. Position défensive intéressante, puisqu'elle permet de tenir sous le feu des alentours, et notamment le débouché en lisière de bois. Mais on est exposé à l'observation et bien entendu à l'artillerie ennemie, du fait qu'on l'a occupé trop tard. La 5è compagnie, qui fut déjà si éprouvé au bois d'Inor est à nouveau bien menacée.... les légionnaires s'en rendent bien compte en y prenant position, mais d'ici ou d'ailleurs on ne reviendra pas vivant."COUPIN Luce, Vainqueurs quand même: le 11e de la Légion étrangère au feu (1939-1940) page 196
"Un autre blessé arrive « J'en ai plein le ventre, je suis bien touché, dit le sergent-chef HAFKELMEYER… - Laisse-toi rouler jusqu'ici ». L'homme se crispe, se met en boule, et arrive à bout de forces. De nombreux blessés doivent ainsi se laisser aller sur la contre-pente de cette tragique cote 292, se lever, même sur les genoux, c'est la mort, immanquablement. La cadence des tirs a atteint un point effroyable. Visiblement les Allemands veulent en finir au plus vite et " mettent le paquet ". La situation est absolument intenable pour la Légion, saignée à blanc. Une heure seulement que le combat dure et la 5ème compagnie n'existe à peu près plus au moment où l'ordre de repli est enfin décidé par le capitaine LE MOINE, remplaçant le commandant RYESKI, après que le caporal-chef BEDRICH soit venu lui annoncer : « Le capitaine LANCHON, chef de la 5ème compagnie vient d'être pulvérisé par un obus percutant juste sur lui - j'étais à 3 mètres et son corps a été complètement dispersé, c'est affreux ». C'est un père de huit enfants qui vient de se fondre ainsi dans le néant. Un ordre écrit enjoint aux rares survivants de rétrograder. Mais l'agent de liaison dépêché revient: impossible de passer.... « Il faut absolument que tu y parviennes, il s'agit de la vie de tous les copains », le légionnaire y retourne et se fait tuer aussitôt. Un autre tente la chance... « Il n'y a aucun moyen pour y parvenir... s'il n'y avait qu'une chance sur cent de réussir, je l'aurais tentée, mais c'est absolument impossible », dit-il en revenant... Les balles de mitrailleuses transforment un chiffon tendu en charpie à la seconde même, et en plus les éclats d'obus déchirent l'air de leurs milliers de fragments. Le Caporal-Chef BEDRICH prend alors une résolution : « Mon Capitaine, je vous demande la permission d'y aller, je réussirai. Quand je ne pourrai plus avancer, je leur crierai de toutes mes forces ; « Repliez-vous, ordre du Capitaine LE MOINE ». Agile, en bras de chemise, col ouvert, plutôt gymnaste que soldat, il s'élance, court à toute vitesse, poursuivi par les tirs des mitrailleuses qui redoublent. Après deux ou trois plat-ventre à proximité de ses camarades, il hurle : « Repliez-vous sur le P.C., tout de suite ! », et est heureusement entendu. Les quelques survivants se lèvent, après avoir ôté la clavette d'assemblage de leur mitrailleuse, chargent l'arme sur l'épaule, et courent en dévalant la pente. L'artillerie s'acharne sur eux, mais ils sont bientôt hors des vues. Pendant ce temps-là, les blessés ont continué à arriver, beaucoup touchés aux pieds, parfois le talon coupé comme à l'emporte-pièce. Pas une plainte, pas un cri ne leur échappe. Un d'eux a même le courage de sourire : « J'en ai pris un bon coup dans la godasse, je ne peux plus marcher ». Le mouvement rétrograde commencé vers Ourches s'effectue sous un ouragan de feu. La Meuse qui longe la route est une longue suite de geysers, provenant des éclatements d'obus... des éclatements d'obus ... Est-ce que les Allemands vont s'élancer derrière les nôtres ? Le Sergent-Chef HOUILLE, avec un calme stupéfiant, met de sa propre initiative, un F.M .en batterie face à l'Ouest . "Vous en faites pas, les gars, je protège le décrochement, je partirai le dernier" - cela dit tranquillement, à la légionnaire, quoi . Les hommes sont surchargés par leur armement, et des munitions supplémentaires prises à leurs camarades tués ou blessés, car rien ne doit rester sur le terrain.... La fatigue est extrême, mais ils vont quand même. Leur mission de retardement de l'ennemi a été parfaitement réalisée. Il en sera de même sur tout le front ."BRUGE Roger, Les Combattants du 18 juin, T.1 : Le Sang versé, page 496
"La 5e compagnie du capitaine Lanchon pourrait être récupérée plus vite puisqu'elle a été laissée derrière le IIe bataillon, en position de soutien dans un premier temps, de recueil si la situation l'exige. On ne se presse pas pour la ramener sur la Meuse et, au fur et à mesure que les tirs d'artillerie ennemis augmentent en puissance, la position de la compagnie, exposée aux vues sur un glacis, devient difficile . « De mon emplacement, note le sous-lieutenant Collin, j'aperçois au dessus de la crête des arbres les hommes à plat ventre, sans un trou pour s'abriter( ... ). La « 5 » se fait hacher sur place ; les obus tombent et tuent, soulevant avec les corps, des gerbes de terre et de fumée... »
Pourquoi maintenir la compagnie Lanchon dans de telles conditions de vulnérabilité, alors qu'elle ne sert strictement à rien ? Lanchon en a tellement conscience que, sans attendre les ordres de ses supérieurs, il prend sa décision . « La situation était intenable, écrit le sous-lieutenant Bertot, et le capitaine m'a appelé pour me dire qu'il avait décidé de donner l'ordre de repli. » Le capitaine Louis Lefèvre, dit « Lanchon », n'a pas le temps de mettre son projet à exécution : un obus éclate devant lui et le tue sur le coup. C'est le quatrième officier du 11è Étranger tué depuis l'aube du 18 juin. « J'ai pris le commandement pour ramener une dizaine de légionnaires »... , dit encore Bertot. Par un autre itinéraire , balayé celui-là par des tirs de mitrailleuses, le lieutenant Cheraffedine ramènera encore une vingtaine de légionnaires de la 5e compagnie, avec les deux seuls gradés ayant échappé au massacre, les caporaux-chefs Bedrich et Cheraffedine."
Dans son ouvrage, Bruge précise qu'après le décrochage, seuls deux gradés avaient échappé au massacre de la 5e compagnie : les caporaux-chefs Bedrich et Cheraffedine.Sources
- Archives famille Lanchon
- Archives famille Metman
- René Luce Coupin, Vainqueurs quand même, le 11e de la Légion étrangère au feu (1939-1940), p. 192-193, 196
- Roger Bruge, Les combattants du 18 juin, T.1 : Le Sang versé, p. 496