Récit — 11e Régiment Étranger
Première partie — Relève en forêt des Ardennes Deuxième partie Troisième partie — La retraite Quatrième partie — Le baroud d'honneur
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Ce début de mai, le régiment tenait les abords de la ligne Maginot, où on l'employait, selon l'usage, à remuer la terre, ce qui pour la Légion était une manière de prendre du repos. Nous attendions, comme les légionnaires attendent toujours, un départ. Ils ont sans cesse le cœur à la proue du navire. Un départ pour le vrai repos, dix fois promis et que nous n'avions point eu, ou pour quelque campagne d'outre-mer, puisque la guerre sur ce front de France paraissait devoir continuer à une cadence d'exercice, tout juste périlleux. Pas un légionnaire n'acceptait de croire qu'on pût conserver le régiment dans un emploi qui ne lui convenait guère, et qui, l'ennui aidant, le portait aux sottises.
Venus de l'Ain sur le front de Lorraine, pour la Noël, nous n'avions guère connu que le froid, qui éprouvait durement les contingents d'Afrique, et, au contact de l'ennemi, une forme de guerre qui remémorait aux anciens les guérillas du Moyen-Atlas, les surprises des corvées et les petits postes. Notre passage en première ligne n'avait rien eu qui pût retenir notre attention. Quelques pertes, l'inévitable pagaille d'un grand corps de création récente — nous dations du 6 novembre 1939 — dont les rouages s'ajustent lentement et que l'esprit n'a point encore vivifié, cela nous avait composé, pour le commandement, une réputation imprécise. Obscurément, on nous reprochait de ne point faire d'étincelles, de ne point marquer dans la tradition vieille Légion, car le médiocre lyrisme dont on nous avait entourés, par le livre et le cinéma, les années précédentes, avait touché jusqu'à certains grands chefs, qui ne nous connaissaient qu'à travers les légendes. Mais le front de Lorraine ne prêtait guère aux exploits dans la grande tradition. Et, pour tout dire, nous nous ennuyions, du colonel au dernier engagé. Non pas que nous rêvions plaies et bosses sans cesse; mais, soldats de métier pour la plupart, cette vie stagnante dans la neige nous faisait regretter l'Afrique.
Notre colonel était un légionnaire de vocation, vaillant capitaine au fameux régiment de marche, l'autre guerre, et grand baroudeur marocain dans les années d'après 1918. Il était le courage même, sous sa forme flamboyante. Revenu à nous de sa retraite, pour être le drapeau de ce 11e, nouvellement créé, on l'avait lassé avec la besogne d'intendant, de magasinier, de comptable qui est celle d'un colonel de régiment en formation. Nous l'aimions tous, pour son passé d'abord, et pour le présent, qui avec lui était net, droit. On nous l'enleva vers la fin de l'hiver, et il ne fut pas le seul à pleurer, cette nuit où, lorsqu'il franchit le seuil de son P. C. pour gagner son auto, la musique jouant notre marche l'accueillit, tandis que les légionnaires, prévenus on ne sait par qui, formaient la haie.
Celui qui le remplaça n'était inconnu d'aucun de nous. Il commandait à Bel-Abbès, et, chef de cette maison-mère de la Légion, grand maître de ce laboratoire où les hommes disparates deviennent des soldats, il sut nous faire entendre que c'était l'honneur de sa carrière d'avoir à commander désormais le 11e, premier appelé des régiments de Légion sur le front de France.
Il fut bientôt pour nous le « colon », c'est-à-dire un chef vivant, concret, et non point ce personnage lointain dont la personne se différencie mal d'un ensemble qui s'appelle « bureau du colonel ». Il fit le tour des bataillons, retrouva, parmi les hommes, tels qu'il avait connus en Afrique, sut se souvenir des visages, et dire au bon moment le mot qui éclaire une face renfrognée, fixe un regard défiant.
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Le printemps commençait à nous travailler. Le vent était au départ, fût-ce au diable, disaient les hommes. On parlait de Syrie et de Norvège. Pour calmer cette fièvre le commandement créa des groupes francs, afin que par les élus — le choix ne fut point aisé entre tant de candidats — le régiment tout entier participât à la seule action possible sur ce front.
Puis un dimanche — depuis sa naissance le régiment, déjà soucieux de se créer une tradition, ne se déplaçait que le dimanche — nous partîmes pour le Barrois, disaient les informés, où nous allions jouir de ce grand repos qui nous était bien dû, et être enfin endivisionnés pour de bon. Devant Metz, contre-ordre, plus de repos, mais les avant-postes de Boulay. C'est un joli pays de collines, de forêts
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et d'étangs, avec une molle rivière qui dort dans les fonds. Tandis que quelques-uns de nos éléments sont au contact, le reste du régiment travaille à creuser cette fameuse position qui doit étayer Maginot en profondeur. On n'aime guère d'ailleurs qu'en arrière de la ligne inviolable il soit déjà question de « recueil », ce qui ne va pas sans retraite, jugent les hommes avec leur simple bon sens.
Au contact, c'est encore l'activité des patrouilles, la petite guerre. Puis la nuit du 10 mai le ciel s'emplit du vacarme des escadres allemandes. Revenant de France, les avions volent bas dans un ciel que l'aube éclaire. Tirs inutiles de la D.C.A. Et voici que de la radio allemande une voix s'élève, qui n'a pas l'accent habituel des speakers blasés. Elle lit la proclamation et le mémorandum que le Reich adresse à ses peuples, au monde. Dans la voix il y a plus de solennité que d'emphase, et ceux d'entre nous qui comprennent traduisent. Un de nous résume le sentiment général : « Ça va dérouiller. » Départ dans la nuit, promenade autour de Metz, marches et camions, enfin route vers le nord.
Nous allons à la rencontre de la guerre dont voici les premiers signes : des maisons brûlées à Conflans-Jarny, au voisinage d'un nœud de rails.
Les nouvelles que nous recevons sont vagues. On se bat en Belgique, et nous pensons qu'on nous attend pour la grande bagarre qui, à travers la Belgique alliée, nous conduira sur le Rhin allemand.
Puis ce sont ces marches et contre-marches auxquelles le soldat n'entend rien, et dont il ne se soucie guère lorsque le moral est bon.
Nous occupons les avancées boisées d'un plateau qui domine la plaine de Woëvre. Il s'agit d'équiper ces éperons en position solide. Serait-ce que l'Allemand est déjà l'assaillant chez nous ? Quelques bruits filtrent : l'armée voisine a des malheurs. On ne sait rien de précis. Ligne enfoncée sur la Meuse ? La Meuse c'est la rivière dont nous apercevons au loin un reflet à travers une légère brume de chaleur. Alors l'ennemi peut venir jusqu'ici en rien de temps ? Belle route d'invasion que cette plaine, mais nous en tenons le verrou.
Dans la forêt il y a une clairière, et des hommes partis en quête annoncent qu'une ferme achève d'y brûler.
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De la lisière de notre bois on apercevait la clairière, qui était un long rectangle de pâtures, inclinées en pente douce vers le Levant. La forêt l'encadrait complètement, et l'on voyait mal le seul chemin qui reliait au monde cet enclos. La ferme en occupait le centre, masquée par de hauts noyers et précédée d'une allée de pruniers, qui à son terme s'épanouissait en verger. On nous avait dit que la ferme après un bombardement avait brûlé. Elle nous offrait ce matin-là l'image la plus parfaite de la paix aux champs, avec son toit couronné d'un lacis de fumée et son troupeau paissant autour de la source. Pourtant l'attitude des vaches était déjà singulière. A peine eurent-elles aperçu des hommes qu'elles galopèrent vers eux, en meuglant. Mais quand nous voulûmes les approcher elles s'enfuirent, pour revenir bientôt, gémissantes et nous suivant à distance.
Dès l'entrée de la cour le désastre était bien visible ; on en était oppressé. Nous avions vu, sur le front de Lorraine, dans des villages évacués, des maisons atteintes, et maintenant, en montant du sud, nous avions traversé des hameaux, des bourgs où une demeure effondrée, un toit crevé rompaient l'ordonnance d'une rue. Nous n'en étions que peu frappés, parce que ces ruines, au milieu des maisons intactes, toutes habitées, ne faisaient songer qu'au sinistre campagnard, comme il s'en produit lorsque le foin a trop fermenté, ou quand un fumeur imprudent, un valet rancunier, a laissé tomber une allumette sur la paille. Et puis nous passions, dans le rang, dans le mouvement de la colonne, qui ne laissait que peu de prise à la méditation. Ici nous étions d'un coup livrés à la guerre, dans ce qu'elle a de plus stupide. La bombe avait touché l'étable, heureusement vide, et un gros mur avait arrêté les flammes. Les dégâts matériels étaient donc réduits. Ce n'était point une image de la dévastation qui nous serrait le cœur, mais le drame de la maison abandonnée par l'homme. Elle était vieille, cette demeure. On en devinait la croissance, liée aux années de gain qui ajoutaient au logis étroit un fenil, un grenier, l'étable, avec un sûr instinct d'une efficace disposition des lieux, qui en faisait aussi la beauté. Sur le toit, les tuiles étaient à peine brunies, et ce signe, joint aux meurtrissures des murs, ne laissait point oublier que durant l'autre guerre la ferme avait déjà souffert. D'ailleurs, en guise de resserre à outils, les paysans
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avaient dressé trois éléments de tôles métro enlevées aux vieilles tranchées du bois.
Les chiens ni les chats n'étaient partis, ce qui marque bien l'affolement des premiers à la suite de l'explosion. Il y en avait trois dans la cour, occupés à déchiqueter des volailles qu'ils avaient étranglées. En nous voyant ils bondirent, emportant leur proie vers la grange. Les chats, eux, nous surveillaient par les fenêtres, et quand nous avançâmes ils crachèrent leur fureur. Une mère, repliant trois petits, fit tête, les yeux sanglants.
Un chariot à demi chargé avait basculé, laissant glisser une table, des chaises, du linge. Dans la cuisine, le couvert était mis. Il y avait du café dans le pot, du miel dans une tasse et deux jarres de crème. Comme on imaginait aisément les choses ! Peut-être était-ce le matin ? — il y a deux jours le temps était aussi beau. Un avion passe, plonge, lâche sa bombe, et avant que les paysans se soient ressaisis le feu est dans l'écurie. L'éteindre ? Ils n'y songent même pas. L'ancienne a connu 14 ; c'est elle qui commande à sa bru, à ses filles et au jeune fils. Il faut partir. Tandis que le garçon attelle les chevaux au char à ridelles, la mère fait le choix de ce qui doit être emporté. Ses filles pleurent, hésitent entre l'utile et le superflu. On entasse sur le char plus que les chevaux n'en pourront tirer, jusqu'à cette cage à oiseau, à laquelle on renonce au dernier instant et qu'on jette après en avoir libéré le chardonneret. La vieille sait ce qu'il faut pour partir : matelas, couvertures, lard, vin, farine, miel, et quelques outils pour franchir les mauvais pas. L'argent liquide, c'est elle qui le gardera, sur sa poitrine.
Les roues glissent dans les ornières, les chevaux peinent au raidillon. Le fils, tout à la conduite de l'attelage, est distrait de sa peine, tandis que les femmes, ayant fait ce qu'elles devaient faire, sanglotent. Le toit s'effondre, lançant une gerbe d'étincelles. Dans le bois, les chiens affolés hurlent, le troupeau est dispersé, la maison vide.
Puis, quand le feu se fut éteint, la faim, la soif ramenèrent les animaux familiers. Les vaches sentaient leurs pis s'alourdir, l'heure de la traite étant largement passée. Elles désiraient la présence de l'homme, sans pouvoir se défaire de l'angoisse de la veille.
C'était la première maison où nous pénétrions aussitôt après le départ des maîtres. Nous ne touchions aux objets qu'avec une sorte d'hésitation. L'un de nous remarqua une photo qui représentait la famille : du monde solide, bien campé. A la tête du grand lit il y avait le crucifix, la branche de buis et une croix de guerre — de l'autre. Une enveloppe piquée sur le calendrier était adressée à Madame Veuve..... la mère.
Elle était de cette armée paysanne dont la mort du mari avait fait des chefs de famille. La ferme avait continué de vivre, gérée par elle avec le soin, la sagesse de ceux qui l'y avaient précédée. Maintenant le fils aîné était, lui aussi, soldat, depuis huit mois. Sur ces marches ardennaises on vit avec l'idée de la guerre, installée au fond de la tête, non pas déprimante, inclinant à l'abandon, mais bien au contraire ajoutant à l'énergie d'une race têtue. Et cependant cette attaque si imprévue avait détruit d'un coup la résistance nerveuse de la forte femme, qui n'avait plus songé qu'à sauver ce qu'elle avait encore de vivant : ses enfants.
Nous ne réagissions sans doute pas tous de la même manière, nous quatre, qui explorions la ferme. Il y avait là des citadins, un artisan, certes sensibles au drame de la maison brûlée. Pour eux il faisait partie de la guerre dans ce qu'elle a d'inévitable. Pour moi c'est en paysan que j'étais touché, et j'en éprouvais un violent sentiment de révolte.
Mais nous avions faim. Un doigt trempé dans la jarre de crème, et ce fut assez pour décider chacun au casse-croûte.
Scrupuleux, le plus jeune de nous demanda :
— Manger, est-ce piller ?
— Non, répondit sentencieusement l'ancien. Le soldat a droit de prendre dans les maisons abandonnées tout ce qui se mange et se boit plutôt que de le laisser perdre.
Il y avait à manger, mais rien à boire, sauf l'eau glacée de la source.
Les vaches nous attendaient dans la cour. Non sans corrida, nous parvînmes à en saisir une. Elle se calma dès qu'on toucha ses pis, si pleins que le lait en jaillit à la première pression.
Le ciel était merveilleusement beau, l'air plein de chants d'oiseaux et de cigales. Il y avait des fleurs dans le jardin, des œillets au parfum poivré. Et les abeilles, au rucher, bourdonnaient. Pour elles il ne s'agissait que de ce temps propice au miel.
Regagnant la compagnie, nous avions déjà oublié un bref accès de tristesse, sans amertume. Le soleil était avec nous, pour la joie des yeux et l'allégresse du corps.
Demain ! Nous y penserons demain.
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CETTE vie de forestier était nouvelle pour beaucoup de nous. Elle était pleine d'imprévu, et nous donnait ce contact direct avec la nature à quoi toute la Légion est sensible parce qu'elle est plus accoutumée à vivre dans l'espace que dans des casernes ou des villages.
Pourtant le soir, quand la stricte discipline du camouflage interdisait les feux de camp, resserrait les hommes autour du seul foyer des pipes, la même question était mille fois posée : « Qu'est-ce qu'on fout ici ? » Et cette autre : « Que se passe-t-il en Belgique et dans le Nord ? » Nous n'en savions que ce qui en transparaissait dans les communiqués, et nos hommes n'étaient point suffisamment au fait des choses pour tenter de deviner ce qui était tu.
On sentait chez les officiers quelque inquiétude, qui ajoutait à l'impatience. Ce plateau que nous aménagions face à une route d'invasion, il était couvert, à trente kilomètres vers l'ouest, vers le nord, par une ligne d'arrêt, elle-même couverte par les derniers ouvrages de la ligne Maginot. On entendait bien, la nuit, dans le lointain, le roulement de la canonnade, dont les lueurs dessinaient de fallacieuses aurores. Des avions ennemis survolaient la forêt, très haut, si bien que le soldat jugeait vaines les mesures de précaution que chaque alerte provoquait.
Un agent de liaison raconta pourtant qu'il avait vu, sur la route, un convoi de camions démolis, incendiés par les bombes ; ce qui n'était sans doute qu'un « bouteillon », répondirent les malins. Des bouteillons, il en explosait chaque matin, autour des cuisines, à l'heure du jus. Dans notre langage, le bouteillon est une nouvelle probablement fausse, mais cependant vraisemblable, qu'un légionnaire lance, l'ayant reçue d'autrui ou extraite de son imagination, et à laquelle il est le premier à croire.
Ainsi le temps passait selon notre fantaisie.
Si les hommes pensaient à la guerre qu'ils allaient connaître dans sa phase active ? A peine, peut-être différents en cela — comme en tant de choses — des réguliers, plus étroitement soudés à la vie française. Certes les réservistes réagissaient en bons Français, mais avec cette nuance d'aventure qu'ils devaient à l'atmosphère même du régiment. Plus exactement, chacun de nous, ayant connu le feu en Europe, au Maroc ou au Chaco, savait assez exactement ce qu'il ferait, le moment venu. En attendant ce qui importait c'était la croûte, en général bonne, le vin pas trop mouillé et la douceur du temps. Les bracos s'en donnaient à cœur joie, et leurs lacets étaient tous garnis de grands lièvres.
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Nous partîmes une nuit, sur des routes déjà encombrées. Des avions allemands rôdaient dans le ciel sans lune. Quand le bruit de leur moteur s'accentuait, nous attendions la fusée éclairante, puis le chapelet de grenades ; et des yeux, sans en avoir l'air, repéraient le fossé ou la haie voisine. Tout se passa fort bien. Aux premières heures du jour le convoi de camions et de voitures à chevaux était de nouveau à l'abri d'un bois. La troupe, elle, courait un moindre risque. Encore une journée d'attente, vite passée, sous bois, en compagnie des chars. L'horizon est dégagé. Ces ondulations gris vert, au nord, ce sont les positions adverses. Nous sommes à portée de canon.
Il faut bien expliquer ce sentiment qui est nôtre : l'impatience. Il n'implique pas un courage particulier, ni une rage de bataille telle qu'on en voit à certains animaux de combat. Simplement une curiosité agacée qui se traduit par : « Puisqu'on est là pour ça, autant que ça commence. »
Plus obscurément, les hommes pensent selon leur différenciation nationale : « Je leur montrerai ce que nous valons », c'est-à-dire les Espagnols aux Polonais, ceux-ci aux Belges ou aux Suisses, et les Français, réservistes ou engagés, à tous leurs camarades étrangers. Précieux ressort que cet antagonisme des origines qui reparaît sous la camaraderie et rend chaque légionnaire comptable de l'honneur militaire de son pays devant ses camarades. J'avais connu au Maroc cette émulation qui voulait sans cesse affirmer au voisin : « Fais-en autant que moi. » Secret de nos succès, de nos lourdes pertes, là-bas. Et ici ? Qu'allait donner notre amalgame à l'épreuve du feu ?
La relève se ferait à la nuit. Le régiment tiendrait son secteur dans le bois d'Inor, dont l'ennemi occupait
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l'extrémité nord. Ce qu'il allait relever, personne dans la troupe ne le savait exactement. On disait pourtant qu'il s'agissait d'un régiment de biffins, qui s'était replié, en combattant, de la frontière de Belgique. On disait aussi qu'il était très mal en point, très éprouvé dans son effectif. C'était assez pour que les hommes s'enorgueillissent, se répétant l'un à l'autre : « C'est nous qui allons arrêter l'ennemi. »
Le crépuscule n'en finissait pas, et cette attente un peu énervée nous laissait tout juste le loisir d'en goûter les nuances. Par un sentier qui rasait la lisière, nous allions grimper vers la ferme de Heurtebise, ruine de l'autre guerre.
Les hommes marchaient en bon ordre, sans se faire commander ; mais, à la manière de tous les fantassins, ils juraient quand dans la colonne des à-coups les envoyaient buter sur les talons du précédent.
Nous passions devant des batteries dont ce bois était truffé. Les aménagements en étaient parfaitement camouflés, et cela inspirait confiance. Les artilleurs étaient sur le seuil de leurs abris, pipe au bec et l'œil averti. Nous les entendions dire : « C'est la Légion qui monte, ça va barder. » On feignait de ne pas entendre, mais on en était tout guilleret, de cette rumeur qui nous escortait. Comme une réputation militaire engage les hommes d'un corps ! Les plus simples se sentaient redevables à leurs anciens de cent ans de gloire.
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Tandis que nous montions, des batteries amies ouvrirent le feu, et pour la première fois cette année-là nous entendîmes ce bruit d'ailes sur nos têtes, qui allait les semaines suivantes nous enfermer sous une coupole sonore. Avec son dernier rayon, le soleil lança vers nous un avion ennemi, transparent comme un cristal. Quand il vira au-dessus du bois, nous le vîmes argent et azur. Son moteur faisait un maigre ronronnement. Les artilleurs dirent : « Voilà leur sacré coucou, gare! » Il ressemblait plutôt à une guêpe, dont il avait l'étroit corselet. Il disparut dans la brume déjà sombre, côté du Levant. Mais déjà une rafale d'obus tombait sur nos arrières. Les serre-file activèrent le mouvement des colonnes, qui maintenant se croisaient, tirailleurs descendant, légionnaires montant. Puis les oiseaux, un moment silencieux, lancèrent la dernière note avant le sommeil. Chez les nôtres, peu de commentaires. Un malin cria une plaisanterie qui retomba à plat. Chaque homme, ayant dégagé sa nuque d'un coup d'épaule qui déplaçait le barda, songeait à lui seul. C'était comme une oraison qu'il faisait bouche close, à l'instant de franchir un seuil qui était celui même de la nuit. Nous étions sous bois, ayant laissé sur la gauche la carcasse masquée de ronces de la ferme Heurtebise.
Après la tiédeur de l'après-midi, la forêt était fraîche, presque froide. L'épaisse couche de feuilles, de mousse, éteignait le roulement des pas.
Une manière d'avenue s'ouvrit, dominée par le ciel plus clair. C'était le layon central, plein de rumeurs, de voix étouffées que timbrait l'éclat d'un métal heurté. Un cheval hennit, et son conducteur dut tirer violemment sur la bride, car la bête rua dans ses brancards. Des agents de liaison des unités relevées guidaient les compagnies. Les chefs n'avaient point à exiger le silence. Le bois, ses maléfices suffisaient à l'imposer. Une bande de mitrailleuse fut déroulée en cataracte, face à nous. Elle eut son écho sur la gauche. Dans les éléments en marche vers leur poste il y avait de brusques arrêts, lorsque le guide ralentissait son pas. Aussitôt vingt paires d'yeux interrogeaient cette ombre, qui paraissait plus massive si, tenté par l'apparente clarté au-dessus des arbres, on s'oubliait à regarder vers le ciel.
On nous avait arrêtés sur la lèvre d'un ravin. Et j'attendais sans rien savoir de ce que nous allions faire, sur mes talons, fumant une bonne pipe. Le regard s'accoutumait lentement aux accidents du terrain. Le ravin dévalait, raide, vers une source. Un homme vint s'asseoir à côté de moi. Je le croyais des nôtres, jusqu'à ce qu'il eût reniflé, craché et juré. A la lueur de ma pipe, je devinai un Arabe. Je ne perds jamais une occasion de parler avec nos camarades d'Afrique. J'apprends beaucoup, et puis je sais qu'en échange je fais plaisir. Il suffit de leur parler comme on parlerait à un paysan de chez nous, même ton, mêmes mots. Comme à la guerre nous ne sommes rien que de notre régiment, c'est d'abord la question qu'on pose. Je demande donc : « Tirailleur ? » A quoi il répondit, raide comme balle : « 15e algériens », avec un accent qui montrait sa fierté. Cela fait plaisir à entendre.
— Alors ?
— On attend, nous aussi. Mais c'est bientôt fini, la relève.
— Mais je croyais que nous remplacions un régiment français, et ce
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sont des tirailleurs.
— Nous, on est venus les aider. Et toi, quel régiment ?
— Légion. Tu n'as jamais entendu parler de la Légion ?
— Non. Elle n'est jamais venue chez nous en Kabylie.
— Si, autrefois, quand vous n'étiez pas avec les Français.
— Il y a longtemps alors, parce que mon père, mon grand-père et le père du vieux ont toujours payé l'impôt aux Français.
— Et toi, tu es Français ?
— Pour faire tirailleur, oui.
Autour de nous, le silence, avec des quintes de toux, et toujours, vers le nord, ces accès rageurs des mitrailleuses. Sur la piste, au-dessus de nous, le défilé des ombres continuait. En contre-bas la source chantait, et dans les chênes une chouette hululait. Quelqu'un jeta une pierre vers la frondaison en injuriant l'oiseau. Il s'envola, battant mollement l'air de ses ailes d'étoffe. Dans l'instant même un autre vol passa sur les arbres, rapide, sifflant. J'avais baissé la tête. Après l'explosion, des branchettes et des feuilles tombèrent. Le Berbère m'appela :
— Tu as peur ?
— Non.
Et cependant j'avais une sacrée frousse, que je contraignais tant bien que mal en m'obligeant à ne point bouger. Coup sur coup cinq détonations, étouffées, nous parvinrent à travers l'épaisseur de la forêt. Le Berbère annonça :
— Ça, c'est les départs. Attention à toi !
J'entendis à peine sa phrase dans le vacarme où se confondaient, sur cet étroit espace, les explosions, les sifflements, et, entre deux obus, le craquement des branches rompues. L'homme m'avait saisi le bras, et tiré vers lui dans son trou.
— Là tu seras mieux. Donne une cigarette.
Nous n'avions plus de scrupule à fumer. J'allumai sa cigarette, et la mienne à sa braise. Et dans cette lueur rouge je vis les petits yeux en vrille qui me scrutaient.
— Ecoute.
De nouveau ces bruits sourds au loin, et le tirailleur comptait : un, deux, trois, quatre.
La rafale s'abattait autour de nous, faisant jaillir la terre, hachant les branches. Sur la piste les conducteurs, derrière les troncs des chênes, avaient peine à maintenir leurs bêtes affolées. Ils juraient comme des démons.
Le bombardement dura quelques minutes encore, que je passai dans l'abri, serré contre mon compagnon, ma respiration mêlée à la sienne, tandis que nous tirions sur nos cigarettes d'un même rythme pressé.
J'avais peur. Mais il était là, avec sa chaleur, son odeur humaine, son calme, qui égalait avec aisance celui que je m'imposais non sans peine.
Après le dernier obus nous tendîmes l'oreille pour repérer les détonations annonciatrices de la prochaine salve. Rien ne vint.
— C'est fini.
— C'est fini, répétais-je en écho.
— La première fois tous les hommes ont peur comme des bêtes. Après on s'habitue. (Puis, sans transition.) Tu as déjà fait la guerre ?
— Oui, au Maroc.
— Pas la même chose, hein ?
— Oh ! non, là-bas pas d'obus.
— Des blessés quand même ; j'en connais de chez nous qui étaient dans l'Atlas.
J'étais assez fier de ce tour que prenait la conversation. J'y cherchais comme un témoignage d'estime pour cette peur qui m'avait assailli, qu'il avait devinée, qu'il m'avait vu dompter.
La fumée et son odeur âcre s'étaient dissipées. Il ne restait dans l'air qu'un parfum frais de terre remuée et de bois vert déchiré. Un appel fit lever mon homme.
— Je m'en vais.
Il chercha son barda, et quand il fut sur pied me tendit la main.
— Adieu, saabi, la paix soit sur toi.
— Bonne chance !
A l'instant de partir il revint :
— Je m'appelle Laoussine ben Djilali, matricule 8.167. Et toi ?
Je lui dis mon nom, qu'il répéta comme s'il eût voulu s'en souvenir, et il s'en alla en chantonnant rejoindre son groupe sur la piste.
Moi aussi j'étais content de cette rencontre, de notre conversation, du ton de notre séparation. Autour de mon abri mes camarades inspectaient les tranchées vidées par les tirailleurs. Je m'installai avec l'un d'eux dans un bout du boyau, étroit et profond. Allongés dans le fond, nos pieds se touchaient.
J'éprouvais la plus désagréable impression de me sentir dans cette tombe, la terre m'enveloppant, humide et presque froide. Il n'y avait plus qu'à attendre en dormant. Le ciel paraissait très loin, au delà des bords de la tombe, au delà des cimes d'arbres qu'un vent vif balançait, et la seule étoile qui y scintillait semblait elle aussi se balancer d'une branche à l'autre. Le bombardement reprit ; mais les obus tombaient der-
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rière nous, sans doute vers le carrefour Heurtebise, où devaient s'entremêler attelages, chariots, chenillettes des unités montantes et descendantes.
Mon camarade cherchait comme moi une attitude qui reposât les épaules et la tête. La terre s'éboulait au moindre mouvement.
Sur nous passaient les bruissements des obus, tandis que nos batteries, éveillées, donnaient la riposte, d'abord prudentes, puis actives, haletantes dans un aboiement qui emplissait l'air. L'ennemi s'était tu, le voisin me dit :
— Ce coup-ci on est dans le bain. Mais qu'est-ce qu'ils prennent, les Allemands !
Suivirent quelques considérations bien troupières sur l'action de l'artillerie et singulièrement la supériorité de la nôtre, celle non seulement du 75, qui était un dogme, mais de tous les calibres.
J'avais plongé dans un sommeil sans rêve, traversé par instants de coups assourdis, qui coïncidaient avec les moments où la courbature me faisait virer d'une épaule sur l'autre, allonger les jambes ou les replier. J'en fus tiré avant l'aube par un bras qui me secouait.
En route pour la première liaison avec un bataillon dont je voyais, sur la carte, qu'il occupait, à l'extrémité droite du dispositif, un bois carré entre deux clairières.
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Sous bois il faisait encore nuit ; mais on devinait l'aube, que les oiseaux annonçaient à la cime des chênes. Le layon central était large comme un chemin vicinal, mais bien trop étroit pour le trafic que la relève lui imposait. J'en suivais le bord, en prenant bien garde de ne point heurter ceux qui descendaient. Je ne voyais pas leurs visages, mais j'entendais leurs voix, encore haletantes. Ils étaient hors du feu, à moins qu'ils ne fussent « sonnés », sortis du bois, du côté d'Heurtebise que les Allemands avaient bien repéré. J'entendais leur pas pressé, et cette phrase murmurée : « Avance, bon dieu ! » quand l'un d'eux, harassé, titubait.
Je ne pouvais pas me tromper : droit en avant jusqu'à un carrefour, marqué par une borne, et là le layon de droite jusqu'au bataillon.
Au milieu de la piste roulaient des brancards. Je reconnus qu'ils étaient nôtres au bouc d'un des conducteurs : « De la casse ? — Un peu. » Ils tiraient et poussaient, non pas comme des sourds, mais en surveillant le terrain, parce qu'entre les deux hautes roues un camarade geignait doucement.
Je voyais naître le jour sur les visages des fantassins, d'abord indistincts ; puis les traits sortaient de l'ombre, et je les regardais avidement. Je ne connaissais aucun de ces garçons, tous mes cadets, et le numéro inscrit sur leur col, différent du nôtre, les séparait de moi aussi nettement que l'eût fait une différence de sang. Pourtant je les sentais tout proches, par cette anxiété encore gravée sur les faces noircies, et cette fatigue qui ennoblissait les traits les plus humbles.
Au jour je les vis mieux, avec leurs yeux agrandis, un pauvre sourire qui remerciait pour le moindre mot d'encouragement. Certains avaient perdu leurs armes ; mais la plupart les tenaient serrées contre l'épaule, comme si ce fusil devait être, passé le seuil du danger, un signe de reconnaissance. Pauvres gars, avec qui j'aurais voulu parler un peu, afin que dans leur crâne martelé par l'angoisse physique, la détresse morale, trois mots fussent gravés pour toujours : « Rien n'est perdu. »
Sur un des brancards je reconnus un des nôtres, pour l'avoir vu en Lorraine deux ou trois fois. Il avait les jambes « amochées », et il se cramponnait des deux mains à la traverse de la charrette. Il lança, le premier, son salut :
— Ça gaze ? Moi, je n'ai plus qu'une patte. Rien à fumer ?
Je lui mis dans la bouche la cigarette que je venais d'allumer, je lui glissai mon paquet sous la couverture et je ne sus que lui dire :
— Tu seras bien soigné.
Les morts, on les reconnaissait à l'allure du chariot. Là plus de précautions : il s'agissait d'atteindre rapidement le poste de secours pour l'inventaire des poches, l'inhumation. Ils avaient une couverture, ou la capote, remontée sur le visage recouvert du casque.
Le jour était là, et, sitôt né, déjà radieux. Le soleil éclairait les feuilles, et, par transparence, on en voyait la délicate armature sombre sur un fond vert tendre. Le sol était criblé de rayons. Criblé, c'est bien le terme : la lumière était bien filtrée par les frondaisons, et le sol moussu ne la recevait que divisée, adoucie.
Il y avait des tas d'oiseaux, d'ailleurs invisibles, mais bavards. Peut-on songer aux oiseaux, être attentif à leur chant, et goûter les jeux de la lumière entre les branches, tandis que morts et blessés défilent, encadrés de vivants défaits, vieillis, suant comme des bêtes forcées, tan-
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dis que là-bas — un là-bas que chaque pas rapproche — les explosions se succèdent, scandant le fond sonore des mitrailleuses en action ? Et pourquoi non ? C'est là le suprême privilège, cette liberté de l'esprit, tandis que la carcasse hésite. Il semble alors que chaque chose dans ce qui vit, et jusqu'à ce brin d'herbe, prenne sa réelle valeur, s'offre au regard, à l'ouïe, avec une intensité qui en précise la forme, la couleur, l'accent, donnant à cette vie, plus que jamais menacée, un prix qui vous lie à elle. Mais, par un merveilleux dédoublement, cette effusion n'atteint qu'une part de la sensibilité, celle qui jouit, laissant intact, le nourrissant même de sa joie, l'essentiel, qui est la volonté. Les jambes vont leur train, les bras s'appuient sur le bâton, la tête est libre ; l'esprit serein, allègre. Allègre ? Pourquoi ne pas le dire ? Seuls ceux qui n'ont point connu le péril imaginent que l'esprit porte le deuil avant que le corps soit touché. J'ai entendu chanter, siffler, tandis que les obus tombaient, non pas très loin, mais assez pour qu'on pût se dire : « Ceux-ci ne sont pas pour moi », et que dans ces minutes de rémission le corps, facile à duper, prît une brève revanche sur la mort qui l'attendait quelques cents mètres plus loin. Il ne s'agit pas de courage — nous en reparlerons lorsqu'il aura été mis à l'épreuve, — mais de cette miséricordieuse insouciance que Dieu accorde aux hommes pour qu'ils conservent jusqu'au bout visages d'hommes, alors que les bêtes livrées au seul instinct fuient avant l'orage.
Un cheval tué encombrait le layon. Il était encore frais, une seule mouche sur son épaule ouverte. Les jours suivants il allait devenir un des jalons de mes courses quotidiennes, par quoi je taillais la longueur de ma route : le cheval tué, la tombe aux casques, la borne du carrefour, les deux chevaux éventrés ; après quoi, une clairière doublée, j'atteignais les premiers éléments du bataillon. Ce matin-là où je découvrais ma piste, elle me semblait longue, encore que de bout en bout ma liaison ne dépassât pas trois kilomètres. Près du carrefour notre troisième bataillon, en position de réserve, travaillait déjà : torses nus, jets cadencés des pelles rejetant la terre, alternant avec les heurts sourds des pioches. Quand le fantassin ne marche pas il creuse le sol, et ce ne sont là qu'intermèdes avant ou après le combat. Les nôtres piochaient et pelletaient avec ce rythme inimitable, propre à la Légion, qui s'acquiert aux travaux des pistes du Maroc. Le mouvement semble aisé au profane, tant les muscles huilés coulent. Pour l'apprendre il a fallu laisser sa graisse le long des corniches de l'Atlas et ganter ses mains d'un triple cal.
Voici la borne : à main gauche, le layon qui limite le sous-secteur du 3e ; en avant la piste, vers le 2e bataillon ; à main droite le layon, vers le 1er où je vais.
Etroit chemin encaissé, qui s'enfonce comme un tunnel sous la verdure, mais combien animé ! La relève est terminée ici et la Légion y est chez elle, c'est-à-dire que les hommes traînent, poussent, portent des fardeaux : les uns des rouleaux de barbelés, des piquets de fer, les autres des ballots de sacs à terre, des marmites fumantes, des caisses de munitions. Tout cela avec un ordre de fourmilière.
Accalmie pour le risque. Les Allemands ont cessé de tirer, ayant suffisamment ennuyé les relèves. Ils doivent être en train de méditer un bon coup pour les nouveaux. Ils ignorent encore qui leur fait face. Au moins le croyons-nous. Nous saurons en fin de matinée qu'une chance leur a permis de nous repérer sans tarder. Et ce silence, ce répit, c'est en réalité le signe de leur étonnement. Notre réputation nous sert encore. Ils s'étaient déjà accoutumés depuis une huitaine à conduire à leur gré le combat contre un adversaire las, ahuri par la violence de l'attaque. Ils ont maintenant devant eux la Légion, c'est-à-dire une troupe fameuse.
La Légion ! Son dernier essaim, c'est notre 11e, dont plus de deux mille hommes sont soldats de métier, engagés de cinq ans, rengagés de huit, de dix ans, qui ont laissé en Algérie, au Maroc, en Tunisie, leurs camarades envieux quand on les a choisis pour venir en France. Pas de jactance chez nous, pas de bravade, mais cette assurance : « Nous les valons. » L'ascendant moral, le voici hésitant entre les deux camps. Nous savons bien que nous le prendrons.
Le premier bataillon tient le bois carré, et s'égaille vers la droite où il se raccorde aux tirailleurs marocains. C'est un bataillon que j'aime bien. Dès le front de Lorraine il a pris son caractère bien à lui, cultivé par un chef qui en avait l'orgueil — vieux légionnaire d'ailleurs, que j'avais connu comme capitaine d'active au 2e au Moyen-Atlas, autour de 1923 — et qui exaltait chez ses hommes l'honneur d'appartenir au 1/11 à un point que ses
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pairs, sinon ses chefs, jugeaient désagréable. L'essentiel était, à mon sens, que chaque légionnaire du 1er fût bien persuadé qu'il n'eut pas d'égal et travaillât pour maintenir cette réputation, puisque chaque légionnaire du 2e et du 3e eut le même souci de particularisme. Avec tout cela, une main intelligente et ferme fait un régiment d'airain.
On hésite un peu, cette guerre-ci, à rapporter les paroles des soldats. Les spécialistes de l'héroïsme nous ont dégoûtés avec leurs phrases choisies et bien balancées. Et pourtant il faut bien dire que dans ce bois d'Inor, en mai, dans la retraite, en juin, et jusqu'au dernier jour, des hommes parlaient bravement sans emphase. Ils avaient comme tous les hommes peur de souffrir, peur de mourir, mais l'esprit de corps les avait armés. Leur langage était courageux, énergique, âpre et presque toujours fleuri d'une grande gentillesse. Chaque fois que j'en rapporterai des fragments je prie qu'on oublie cette pudeur que nous avons dressée contre l'émotion, contre la grandeur, et qui nous a si bien défendus que nous avons failli perdre le sens de la grandeur, par crainte d'être dupes.
J'étais, comme beaucoup, sec, bien gardé, puis je suis entré dans le bain. Sa fraîcheur, elle m'a étonné, ravi, réconforté. Il me semble que je ne la perdrai plus. C'était comme un pari : la mort ou la jeunesse revenue. Qui m'enlèvera désormais celle-ci ? Les légionnaires d'Afrique, du temps que j'y étais vers les années 21, chantaient un lied d'outre-Rhin : « J'avais un camarade... » Je le trouvai beau quand dix hommes le reprenaient en chœur, dans mon poste du piton d'Issouka. Beau sans plus. Il a fallu cette guerre, que j'abordais, voisin de la quarantaine, ayant beaucoup vu, beaucoup épuisé, pour que j'en saisisse le vrai sens, dans ce régiment de Légion où cinq cents hommes seulement défendaient leur pays, tandis que les autres, sans raison profonde d'être braves, se battirent, en héros, pour leur seul bien : l'amitié et l'estime de leurs camarades.
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Après un jour ou deux passés à courir les pistes, on y voyait clair dans le secteur. En voici le tableau.
Une division tient le pays compris entre les rivières Meuse et Chiers, face au nord. Elle mérite d'être appelée l'Impériale, parce qu'elle a son aile gauche algérienne, la droite marocaine, et le cœur légionnaire. C'est-à-dire le 21e tirailleurs algériens, qui occupe le pays légèrement accidenté, mais nu, du canal de la Meuse au bois d'Inor ; le 11e de Légion étrangère, installé dans ce bois ; le 9e de tirailleurs algériens, en position de la lisière est du bois à la Chiers, lui aussi en terrain découvert. La troupe ne connaît que son colonel, mais nos agents de liaison avec le P. C. de la division disent que le général qui la commande est jeune, avec de l'allure. On sait qu'il aime la Légion, parce que lorsque nous avons été mis sous ses ordres il a salué notre venue par un ordre du jour propre à nous enorgueillir. Nos voisins de gauche et de droite sont des amis. Il y a sûrement au 21e et au 9e des anciens qui ont combattu avec nous dans le Grand Atlas, et le colonel du 9e marocains est un vieux de Meknès. On se sent donc solide, bien appuyé sur les deux flancs.
Ce que nous allons faire : les légionnaires disent avancer et reprendre, au delà du bois d'Inor, le pays de Malandry-la-Ferté, extrémité occidentale de la ligne Maginot dont les ouvrages isolés doivent être aux mains de l'adversaire. Puis, après ce premier bond, qui nous conduira à la frontière de Belgique, participer à la grande offensive qui ne saurait tarder.
Les officiers, plus modestes, pensent qu'il s'agit de vider la pointe nord du bois, où les Allemands sont solidement installés. La suite dépendra des événements sur notre gauche, au delà de Rethel, vers l'Aisne et la Somme.
Les nouvelles que nous avons de la bataille de Belgique sont confuses : communiqués officiels et journaux arrivés par hasard ici. Le sentiment général est que si la première manche est perdue la seconde est à notre main.
De l'ennemi nous ne savons pas grand'chose, parce que nous avons décidé de ne point croire ce qu'en ont dit les gars que nous relevions. Ils avaient reçu le coup de matraque et déraillaient un peu : « Les Allemands sont très nombreux, formidablement armés, équipés de première et culottés en diable. Ils ont des équipes de spécialistes qui connaissent tous les sentiers de la forêt, s'infiltrent en arrière des lignes, grimpent aux arbres et vous tuent par surprise. Et après, ni vu ni connu. » Ce qui en résumé veut dire : adversaire mordant. Qui il est ? Il faudra faire des prisonniers pour l'apprendre. Il n'a pas encore mani-
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manque pas d'artillerie, mais nos batteries dominent. Pour dix obus qu'il nous envoie c'est trente qu'il reçoit en retour, sans délai. Cette puissance, cette rapidité d'intervention de notre artillerie d'appui sont singulièrement réconfortantes. Entre elle et nous la confiance est totale. Elle sait qu'elle ne risque plus de voir, au petit matin, les Allemands déboucher devant ses pièces sans crier gare.
La vie s'organise, réglée avec peu d'imprévu. Travaux à longueur de journée, patrouilles, lentes veilles nocturnes aux heures interminables où chaque tronc sécrète un fantôme. Les alertes éclatent dès que la nervosité croît. Cette veille sous bois est exténuante pour les sentinelles. Le printemps anime, stimule la vie des bêtes, des plantes. Le silence est fait de mille bruits légers qui se mêlent, s'entre-croisent. L'ombre est opaque. L'œil ne s'y accoutume que lentement. Si ce mitrailleur tire, c'est qu'à quelques mètres, entre ces deux arbres droits, quelque chose a bondi ; si cette grenade explose, c'est qu'une branche a craqué, que les feuilles ont bougé sous un pas. Quelqu'un était là : un sanglier ? Une biche, un lièvre, un Allemand ? Ou bien ces chiens dressés dont on commence à parler, ici, comme en Lorraine où ils hantaient les guetteurs.
Puis soudain, en arrière de la ligne, bien en arrière, il n'y a pas à s'y tromper, une mitraillette fait entendre son cliquet. « Tu as entendu ? Ça doit être près du carrefour du 3e bataillon... Non, plus à gauche, sur la piste des Marocains. Les salauds, ils nous prennent de dos. Attention, gare derrière ! » « Qui vive ! » Ce n'est que l'agent de liaison, qui lui non plus n'en mène pas large, seul sur son sentier, obsédé par l'idée de l'adversaire doué d'ubiquité qui l'accrochera dans l'ombre, au passage, avant qu'il ait esquissé un geste de défense.
Parfois, dans la nuit, on entend la détonation claire des minenwerfer lançant leur obus, et aussitôt, sans sifflement préventif, l'explosion à grand fracas, puis ce point d'orgue où le silence prend corps, puis un appel : « Tu n'as rien ? » ou le cri d'un blessé qui perce soudain.
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Vers le milieu de la nuit l'artillerie allemande encadrait le carrefour Heurtebise encombré de corvées de ravitaillement. Objectif bien repéré. Le tir n'allait pas sans casse. De cette extrémité du bois, il commençait à ratisser, raccourcissant sa portée, « sonnant » le layon central, le P. C. du colonel, pour finir sur les bataillons.
Nos batteries promptes à la riposte, bientôt enragées, lançaient leur aboi sonore sur trois notes claires, et sur nos têtes d'incessantes navettes tissaient, retissaient la trame. Puis, l'Allemand se taisant, les nôtres continuaient quelques instants, comme ces chiens de ferme qui, éveillés la nuit par la menace d'un collègue, veulent avoir le dernier mot.
Bientôt après, sur le layon central, les premiers brancardiers apparaissaient. Grignotage quotidien, meurtrier et qui, disaient les anciens, le serait de plus en plus tant que la troupe s'obstinerait à opposer aux obus de légers abris de campagne. On l'avait bien vu en 14, en 15, jusqu'au moment où les hommes comprirent qu'au marmitage, en dehors des attaques, il n'y a de parade que l'abri profond. Chez nous on y travaillait déjà ; mais il fallait parer au plus pressé, qui était l'aménagement défensif du secteur. Les légionnaires y mettaient du cœur, bien entraînés à ces terrassements au Maroc et en Lorraine et se piquant, comme chaque fois qu'ils abordent un travail, de le bien faire, pour qu'on en puisse dire : « C'est signé. »
Mon métier d'agent de liaison me donnait des contacts quotidiens avec tous les éléments du régiment. Par ce layon central, qui était comme l'avenue maîtresse de notre cité, j'allais, je revenais trois ou quatre fois par jour, faisant dix rencontres, saluant celui-ci, demandant du feu à celui-là, écoutant un « bouteillon » ou le lançant moi-même au vent, m'abritant, quand la rafale tombait, dans ce bout de tranchée ou dans le trou de ce fusil-mitrailleur. J'avais fini par connaître beaucoup d'hommes, bien plus que je n'en voyais au camp d'instruction ou en Lorraine, où nous étions plus compartimentés. Le pouls du moral, on le sentait battre dans cette artère qui charriait la nourriture et la boisson, les munitions et les armes, les blessés et les morts. Pulsations régulières, qui s'enfiévraient tout naturellement à la tombée du jour, s'apaisaient avec le retour de l'aube.
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Un prisonnier, ce matin. Le premier. Il est blessé très gravement. On l'apporte sur une civière, le visage à l'ombre de son casque. L'officier s'approche pour l'interroger. Le blessé se redresse à demi, lève la main : « Heil Hitler ! » Le médecin ôte le casque, découvre un
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front baigné de sueur. Le visage est gris, les yeux mi-clos. Trois balles dans le bas-ventre. Un cercle s'est formé autour du brancard, silencieux devant l'homme qui va mourir. Le blessé regarde ces hommes, les ennemis, d'un regard étonné. La bouche remue, puis lentement la tête vire, s'incline sur l'épaule droite. La main de l'aumônier dessine une croix sur les cheveux blonds emmêlés. L'ennemi dormira dans ce bout de cimetière où les nôtres seront bientôt à l'étroit. La même croix, et ce nom que nous lisons sur son livret. Ce qu'il laisse tient dans un mouchoir. Nous en faisons l'inventaire : le livret, un ocarina comme en ont les campeurs, des lettres qui n'ont d'intérêt que pour lui, un carnet de route où il se plaint de la longueur des étapes sous le soleil, un projet de lettre à son capitaine qui proteste respectueusement contre l'injustice qui le maintient Gefreite alors qu'il devrait être nommé Korporal, enfin une Bible et les dix commandements du soldat allemand en campagne. Nous lisons, non sans ironie, qu'il y est dit que le soldat allemand respecte la propriété ennemie, ne fait la guerre ni aux civils ni aux ennemis désarmés ou blessés. Non sans ironie, parce que nous vivons sur de vieilles idées touchant le soldat allemand en campagne.
Ce n'est que plus tard, à la fin de l'aventure, que me souvenant de ce prisonnier, de son opuscule, je comprendrai.
LA source s'appelait Néère. Elle chantait en contre-bas du grand layon, dans un ravin aussi joli que son nom. Elle ravitaillait en eau les unités au contact, et à toute heure du jour les files de soldats, tirailleurs et légionnaires, descendaient et remontaient le raidillon, chargés comme des mulets. Ils se donnaient un peu de bon temps à la source, qui, comme le puits au centre du village, était pour notre forêt un lieu de parlotes. Chacun contait son histoire, magnifiait son unité et envisageait l'avenir. Les échos de ces conversations, qui dominaient le murmure de l'eau, finissaient par l'emporter sur ceux des cuisines pour la richesse, la variété, l'inattendu des informations.
La nuit dernière un obus de 210 a tari la source, retournant le sol autour d'elle. Ce fut d'ailleurs un sacré bombardement, pas très long mais intense. Le P. C. du colonel a été, lui, labouré comme un champ, et le colonel a failli étouffer sous la terre dont un gros obus recouvrit son abri. A vrai dire, ce n'était pas un abri de colonel, mais une simple sape, recouverte d'une tôle métro à l'épreuve des éclats et disponible pour le moindre coup au but. Dieu merci, le 210 est tombé à côté. Une note de l'armée reproche — paraît-il — à certains commandants de régiments la distance qui sépare leur poste de commandement de leurs unités en ligne, avec lesquelles ils finissent par n'avoir que médiocres liaisons téléphoniques. Voilà un grief qui n'atteint pas le nôtre.
Le bombardement commença au début de la nuit. L'avion allemand, que les hommes appellent le « Mouchard » parce qu'il fait matin et soir son vol de surveillance, avait tourné en rond, au-dessus du ravin, noté des amorces de travaux, fait son rapport. L'animal avait bien vu et bien signalé l'endroit. Ce fut un sacré marmitage, qui tua du monde jusque dans les abris, trop improvisés. Gros et moyens calibres, on les distinguait mal dans ce vacarme où le nombre des arrivées ne laissait pas aux détonations le temps de développer l'ampleur de leur fracas. Puis le tir devint plus court, fit un saut en arrière, et ce fut le tour des bataillons. Notre artillerie n'était pas en retard. Elle donnait tant qu'elle pouvait. On finit par dormir, le casque sur le nez. L'accalmie fut soudaine, imprévue. On n'entendit que les craquements des grosses branches brisées qui tardaient à tomber, et alors s'éleva le cri des blessés. Ils étaient nombreux. Le toubib fit, dès cette nuit, grosse impression sur ses aides et brancardiers. Calme, rapide, précis. Les morts, nous les avons relevés à l'aube ; ceux, en tout cas, que personne n'avait vus tomber. Les autres étaient déjà allongés au poste de secours, leurs poches inventoriées, les mains, quand elles n'étaient point abîmées, jointes sur la poitrine.
Les hommes, le jour venu, inspectaient le décor avec une curieuse nuance admirative : « Du beau travail », et puis ce correctif : « Les salauds ! » Sur le layon central, alors que je montais au bataillon pour la première liaison du jour, je croisai les brancards poussés ou retenus, au gré de la route, par les musiciens dont c'est le métier — le dur métier — au feu. « De la casse ? — Pas mal dans les trois bataillons. »
Et de me citer des noms de chefs et de légionnaires. Tout ceci se faisait presque sans marquer un temps d'arrêt, sans phrases, sans tristesse, dirait-on, si l'on ne jugeait que cette apparence. La peine était réelle, chez tous, mais comme sous-jacente. Elle n'enlevait pas son
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goût à la cigarette matinale, à un coup de vin bu en hâte. Les blessés regardaient, l'œil voilé. On leur disait : « Mal ? » Les plus atteints approuvaient du menton. « T'en fais pas. » Les hommes de l'autre guerre devaient dire les mêmes mots, qui ont plus de poids et plus de chaleur dans nos bouches que leur sens ne le fait croire.
A la hauteur du 3e bataillon, un layon part vers le nord-est, nous reliant, sous bois, au 9e marocains. Un arbre arraché en barrait l'entrée. Un tirailleur était assis sur le tronc, soutenant sa main droite dont l'épais pansement était déjà ensanglanté. Il avait une étroite figure blanche cernée de barbe noire. Il gémissait, appelant sa mère : « Ehi... Ma ! Ehi... Ma ! » A côté de lui, debout, un gaillard râblé tentait de le réconforter. Lui aussi était blessé à l'avant-bras. Marocain, mais à mille lieues de l'autre, qui était un Arabe de Fès.
— Tu devrais l'emmener vite au poste de secours. Ce n'est plus loin. Un quart d'heure.
— Je lui ai dit. Il veut rester assis, parce qu'il dit qu'il a trop mal.
— Mais plus vite il sera là-bas, plus vite on l'évacuera.
— Je lui ai dit. Il a ses doigts arrachés. Il était cordonnier avant. Alors, tu comprends...
— Et toi ?
— Moi, rien du tout. Dans le bras, juste la viande traversée. Je connais déjà.
Il se rapproche de moi, l'œil railleur, et à voix plus basse ajoute :
— Tu comprends, lui, c'est un homme de la ville. Un Fazi. Moi, je suis un Chleuh, de la montagne.
Je sentais tout l'orgueil de ce parallèle.
— De quel bled ?
— Bou-Gafer, près Djbel-Sagho. Tu connais ?
— Je pense bien ! Alors, tu as fait le baroud contre les Français ?
— Quatre fois la colonne, la dernière en 1933. Après on s'est soumis. J'ai fait Moghazani au bureau de Zagora, et après la colonne de 1934, à l'Assif-Melloul. Blessé deux fois. Alors tu comprends, je m'en fous.
Il disait : « Je m'en fo ! » avec un large rire, découvrant des dents grises.
— Et ici ?
— Pas la même chose. A cause des canons. Chez nous, les Français n'en avaient pas tant. Ici, tu te mets là, l'obus arrive. Tu te mets à côté, il te trouve. Alors, tu attends, qu'est-ce que tu veux faire ?
Il prit mes cigarettes, en alluma une qu'il mit dans la bouche du Fazi, puis le souleva et l'entraîna. — Viens, je te dis, c'est bientôt fini.
Ils s'en allèrent à petits pas.
J'étais content d'avoir donné cinq minutes aux deux Marocains. J'ai gardé de mon service, puis de mes séjours au Maroc, une vive amitié pour cette race berbère qui a si vaillamment défendu sa terre jusqu'à ce qu'elle ait compris le choix de Dieu, et qui, ralliée, ne nous a pas marchandé son sang. La présence, ici, de Chleuhs, adversaires récents, n'était plus pour m'étonner. J'en avais vu cent exemples. Et, à y bien penser, c'était pourtant là un autre miracle français. Faire des soldats indigènes c'est à la portée de n'importe quel colonisateur. Mais chez ces Marocains, comme chez les Algériens et aussi plus obscurément chez les noirs, il ne s'agissait pas simplement de mercenaires dont on utilise les aptitudes à la guerre. Il y avait chez eux — je ne crois pas forcer les mots — une adhésion véritable à la cause de la France. Ils ne se battaient pas pour la défense d'un foyer, car ils n'imaginaient pas — contrairement à ce que dit le lyrisme officiel — que leur sort dépendît du destin de la France. C'est là une notion accessible à des élites seulement. Pour la masse la bataille était entre les Français, amis, et d'autres blancs inconnus.
Il était tout naturel qu'on fût du parti des amis ; et, comme on est brave pour vaincre. Non pas qu'on aimât la guerre — encore une légende, — mais il n'y avait pas à choisir, puisqu'elle était déclarée. Le cœur trouvait son contentement dans ce service. Chacun de ces soldats d'outre-mer avait, dans sa vie, un Français, chef civil ou militaire, patron, auquel il était attaché avec une manière de tendresse rude. Il se battait avec lui, pour lui, qu'il fût présent dans le bataillon, partageant les mêmes souffrances, ou qu'il fût resté de l'autre côté de l'eau, à son poste. Ce sentiment suffisait à donner racine au dévouement, à la soumission. Le rang, sa chaleur, faisaient le reste ; et si la discipline restait intelligente, le commandement nuancé, et le courage visible chez les chefs, on avait là une troupe magnifique. Ce qui fut le cas dans notre division, on le verra par la suite.
Ces réflexions que je faisais, en trottant pour rattraper mon retard, me donnaient une grande paix qui me mettait à l'unisson de ce matin radieux. Certes, il y avait les blessés et les morts ; mais courir le même risque vous gardait de la tristesse, et même de cette ombre légère qui recouvre l'instant au
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passage de la mort.
Le bois était plein de coucous, qui se relayaient pour lancer leur appel, de l'aube à la nuit. On disait même que certains n'étaient pas des oiseaux, mais que le cri était un signe de ralliement pour les patrouilles ennemies. Cela n'a pas été vérifié. Avec ces sacrés Allemands, fertiles en inventions pour nous faire tourner en bourriques, tout était possible.
Au bataillon, remue-ménage. On déplaçait des abris. Les hommes, devant le chiffre des blessés et des morts, atteints en plein repos, commençaient à comprendre que la pelle et la pioche vous donnent brevet de longue vie.
En bordure du bois carré, l'observateur ouvrait des yeux patients qui découpaient l'horizon limité, en parcelles fouillées. De l'ennemi on ne voyait pas grand'chose. Au delà de cette prairie il y avait une corne de bois, puis l'amorce d'un piton, avec des traces claires de travaux récents. Et plus loin encore une ferme à demi détruite. Rien ne bougeait. Le vent d'ouest caressait les campanules. L'un de nous dut faire un geste trop brusque, qui décela sa présence. Une rafale de mitrailleuse hacha des branchettes sur nos têtes. Sur notre droite une de nos pièces donna la riposte. Et de nouveau le merveilleux silence sur la campagne trompeuse.
« Ils travaillent derrière ce monticule. On les entend la nuit. Ils doivent mettre du barbelé pour barrer la trouée. »
L'observateur reprit sa veille, les yeux collés aux jumelles, et dans une attention si absolue qu'on croyait voir la chair du visage aspirée, sucée par l'effort des yeux.
Le chef de bataillon, en me remettant son papier, commenta la situation :
— Trop de pertes pour rien. C'est du grignotage. Si nous ne devons pas avancer pour nettoyer le bois, il faut s'installer en profondeur. Sans ça, chaque nuit verra fondre un peu plus les effectifs.
Les camarades, au passage, interrogeaient :
— Qu'est-ce qu'on fait ? Est-ce qu'on ne va pas aller jusqu'à la sortie du bois ?... On ne fera rien de bon dans cette forêt. Les Allemands s'y baladent, dès qu'il fait nuit, comme chez eux.
CHAQUE jour j'observais les signes de cette impatience, de cette gêne causée par la forêt. Nos gens n'étaient pas des hommes des bois. Accoutumés la plupart à des horizons nus, ils devaient se défendre contre l'inquiétude qu'on éprouve dans les taillis, lorsque l'ombre trompe la vue, l'ouïe. Ils se disaient certes : « La nuit, les Allemands sont comme nous, aussi empotés ». Sans trop le croire. Les patrouilles adverses sillonnaient la forêt. On en trouvait les traces. Elles échappaient aux pièges. Elles devaient être légères, en hommes et en équipement, et conduites par des spécialistes, des scouts grandis, ayant acquis un sens animal de la forêt.
L'ennemi conservait une sorte de mystère. C'était un matin, avant l'aube, quelques silhouettes verdâtres, comme des buissons mobiles, que les éléments au contact prenaient sous leur feu. Elles s'évanouissaient aussitôt, comme buées par la pénombre. On ramassait des cadavres, juste devant nos tranchées, que ces soldats avaient abordées en rampant. On en trouvait dans les intervalles des positions, surpris par un barrage de chez nous ou de chez eux. C'étaient des jeunes hommes clairs, dont les faces parfaitement rasées, les cheveux coupés court, étonnaient toujours les nôtres. Inventaires de leurs poches : pauvre couteau analogue à celui de toutes les poches de troupiers, des photos, des lettres, des notes de route (chaleur... longues étapes), et les « Dix commandements » du soldat en campagne encartés dans le livret individuel. Même chose chez les prisonniers qu'on faisait au petit jour, la patrouille s'étant égarée ou laissé gagner par le jour. Un infirmier relevait des morts ; quand on le prit il avait deux trousses magnifiques au ceinturon, avec tout ce qu'il faut pour panser et faire une petite opération urgente.
Les légionnaires l'interrogeaient : « C'est à toi ? C'est réglementaire, des trousses ? Quel grade as-tu ? » Il n'était que « Gefreiter », soit l'équivalent de notre première classe. Et les commentaires d'aller : « Tu parles d'une armée !... Et on nous disait qu'ils n'avaient pas de cuir, que de l'ersatz. Pige-moi ce cuir, et c'est du travail fini — pas comme chez nous où tout ce qui est réglementaire est souvent mal foutu. » On leur donnait du pain. Ils riaient, le trouvaient très blanc. Dans leur musette il y avait des biscuits de seigle durs, croquants, et des tablettes d'on ne sait quoi, comprimés riches en calories, propres à sustenter les patrouilleurs sans les alourdir. Le moindre sous-officier avait une sacoche de vrai cuir, avec trois ou quatre poches, des emplacements pour les crayons de couleur, des carnets de comptes rendus tout imprimés. Chaque homme portait sur la poitrine une vaste feuille de papier huilé, antigaz, et dans sa musette un tube de produit
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pour neutraliser les toxiques. Nous en étions épatés. Cela ébranlait nos assurances quant au dénuement allemand.
Les renseignements étaient pauvres, bâtis sur d'aussi faibles indices. Les nôtres, recoupés par ceux des régiments voisins, donnaient simplement à la division cette certitude : sur le front de la 6e division nord-africaine, les Allemands avaient deux divisions, dont la plupart des éléments avaient fait la campagne de Pologne, certains le début de la campagne de Belgique. Que déduire ? Troupes fatiguées, disaient les optimistes ; aguerries, répondaient les pessimistes, plus près du vrai.
Quant à l'artillerie ennemie, nous n'en savions que ce qu'elle nous donnait de concret : ces harcèlements quotidiens avec des calibres divers. Des tirs de destruction immédiatement déclenchés sur fusée lancée au passage par l'avion de reconnaissance. Ce maudit avion, avec quelle rage nous tirions dessus lorsque, à heure fixe, il faisait, le matin et le soir, un vrai tour de propriétaire sur nos lignes ! Mais le tir contre avion, entre autres choses, chez nous comme chez les voisins, n'avait guère été pratiqué. L'avion se riait de nos rafales. « Et dire qu'il suffirait d'un chasseur pour le descendre ! Où sont nos avions ? » C'était la question que tous se posaient, qu'on allait se poser chaque jour avec plus d'angoisse... Il y en avait sur le front de Lorraine ; puis, les derniers, on les avait vus juste au moment de monter en ligne, au-dessus de Bronelle. Après, rien.
Cette ignorance des intentions ennemies, ce grignotage par l'artillerie, ces incursions constantes des patrouilles qui toutes les nuits tiraillaient dans nos lignes, tout cela eût pu créer de la nervosité dans toute autre troupe. Chez nous, c'était de l'agacement, une impatience rageuse qui nous poussait en avant. Nous avions une telle certitude de notre supériorité que chaque homme se donnait le droit de critiquer les lenteurs du commandement. Un élan, et nous jetions l'ennemi hors de la forêt. Après, on verrait clair.
En attendant, les travaux de fortifications étaient activement conduits. De cette ébauche de ligne que nous avions prise en main le jour de la relève, le régiment avait fait une position solide.
Nous vivions bien isolés du monde dans notre bois. Sans doute le colonel avait sa liaison avec les Algériens de gauche, les Marocains de droite. La troupe s'en désintéressait, comme elle se désintéressait des nouvelles de l'extérieur. Les Belges trahissaient pourtant quelque angoisse, sachant l'ennemi implanté chez eux. Mais nous serions les maîtres à notre heure.
Nous atteignîmes ainsi le soir du 26 mai. Rien de particulier n'avait marqué cette journée. Moins d'intensité dans le harcèlement, peut-être. La nuit commença, paisible, un peu de brume masquant le ciel, puis se déchirant en écharpes libérant les étoiles. Les hommes de garde veillaient, les autres dormaient, recroquevillés dans les abris, la capote sur le nez.
Le premier obus tomba sur nous vers deux heures. On ne peut dire le premier, parce que ce fut aussitôt un feu roulant. Cette fois, pas moyen de dormir. Les arrivées se succèdent en rafales pressées. On n'entend même pas le coup sourd des départs.
Puis il y a une rémission, le temps de sortir de l'abri, d'interroger les voisins : « Pas de blessés ? » Labaye, le jovial, a pris dans la cuisse, qu'il a puissante. Le conduire au poste de secours n'est pas aisé. Il a mal, il est lourd et ça tombe — il le dit — comme à Gravelotte. Dans l'ombre on devine les hommes affairés ; on entend les appels, les gémissements. Les lueurs éclairent d'un brusque rayon de phare ce ravin labouré, boursouflé. Au poste de secours le toubib est à son affaire, secondé par ses aides, et le chef de musique, le tambour-major. Tout cela sans bruit, sans bousculade. L'aumônier va d'un brancard à l'autre, dessine des croix sur les fronts, touche les mains. Dans l'éclairage médiocre du poste, son visage rayonne, comme éclairé par le dedans. Je n'avais pas remarqué qu'il eût le front si vaste, si lumineux.
Ça tape au-dessus du poste de secours. Le major rassure : « Vous ne risquez rien, c'est solide. »
Maintenant, il s'agit de retourner à mon trou. Et c'est comme la foudre qui s'abat. Il y avait devant moi une carriole de ravitaillement. Elle a été envoyée avec son cheval, cul par-dessus tête, dans le ravin. Le conducteur est au milieu de la piste, sur le ventre, bras en croix. Une branche maîtresse, cisaillée, tombe de l'ormeau et l'aplatit encore. Tiré dans un abri vide, il ne bouge pas, ne répond pas. J'aperçois le lieutenant de Rouziers, dehors, à son habitude, dès que ça tombe sur sa section de transmission. Heureusement, car je crois bien que j'avais envie de m'allonger dans le trou à côté du blessé et
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d'attendre. Deux hommes qui ont peur, s'ils s'estiment, sont, par une merveilleuse catalyse, libérés de l'angoisse animale.
L'éclair d'un obus m'avait livré le visage du lieutenant : gris. Le mien, si j'en jugeais par la tension des muscles, avait la même teinte. Il a suffi de ces mots : « Ça va ? — Ça va ! » Nous sommes partis ensemble vers le poste de secours. Nous avons ramené deux brancardiers. Mais, dans son trou, le blessé était revenu à lui ; par l'ouverture étroite, il présentait ses jambes. Je tire dessus. Il hurle, touché là sans doute. On tire quand même. Il faut le sortir. Des cris de bêtes égorgées. On lâche prise. Je regarde le lieutenant. Il dit : « Arrachons la couverture de l'abri. » Nous nous y employons tous quatre. Le ciel peut bien nous tomber sur la tête. Le blessé geint, et tout à coup, les gros rondins enlevés, la terre croule sur lui. Il se croit enterré, crie : « A moi ! — Tais-toi, on va te sortir. » Je lui tends la main. Il l'accroche, la serre, je hale. Il hurle : « Laissez-moi ! » La terre croule sur lui. Je me retourne vers le lieutenant, ma main toujours prise par cette main qui, elle, tire maintenant de tout ce qui lui reste de force. « Mon lieutenant ! Il faut le sortir, tant pis s'il gueule ! — Hop ! ça y est. » Inutile de dépeindre la voix de l'enterré. J'en sue à grosses gouttes.
Un des brancardiers rouspète : « Faut se grouiller, on va y rester ! » Départ pour le poste de secours. Pas le temps de s'aplatir à chaque sifflement, mais la tête, automatiquement, vivement s'enfonce sur le cou. Le toubib regarde. Pas de blessures apparentes. Il relève une paupière close. Vivant. Un souffle... L'aumônier dessine la croix sur le front. Je revois le brancardier, faisant les gestes par quoi on rappelle les noyés à la vie, tandis que tout autour les obus éclatent, projettent des gerbes de terre. Et les ceintures de laiton détachées brillent comme des toupies musicales. Le toubib revient, regarde l'inanimé, se retourne : « Fini. »
Je laisse le lieutenant près de son abri, et je cherche le mien, au hasard des lueurs. Et je me trompe.
Cet arbre arraché ? Il était là avant ? Ce n'est pas mon coin. Aveuglé tout à coup, je glisse et culbute dans un trou.
Il n'y a qu'à attendre le jour. A ma montre, trois heures quinze. Ma torche me découvre un corps allongé. Visage inconnu, bien vivant : il ronfle. Avec un bout de bois je tâte la couverture de la tranchée : branchages et terre, pas épais, à l'abri des éclats, c'est l'essentiel. On finit par se dire : « Si je ne suis pas à l'abri des éclats et que je sois touché, c'est ma faute. Contre les coups au but, rien à faire. Ça, c'est la chance. » Je n'ai qu'à imiter le dormeur. Je le regarde encore. Pas de ma compagnie. Il doit appartenir au ravitaillement. Il a été surpris. Il a sauté dans le premier trou et, harassé, il s'est endormi.
Un pareil pilonnage, ça ne se décrit pas. A intervalles réguliers, la terre ruisselait sur moi. J'étais recroquevillé, comme si d'être ainsi tassé on offrait moins de prise. Les obus tombaient avec le bruit d'une cognée qui entame un tronc. Certains foiraient, et l'on n'entendait qu'un bruit mat comme celui d'un coup de pioche. Les gros calibres faisaient vibrer la terre, vous giflaient d'un coup d'air. Cherchant le sommeil, je pensais stupidement à ces coups de masse qu'on donne dans les foires sur une plaque de métal, et si le coup est assez violent un sabot grimpe le long d'un mât et fait éclater un pétard. Et aussi à ce que me disait, en Lorraine, Annie, blonde petite fille de quatre ans, quand le tonnerre grondait : « C'est saint Nicolas qui fait des gâteaux. » Puis ce leitmotiv : « C'est trop bête, c'est trop bête ! »
Il s'agissait du bombardement aveugle, du hasard plus que jamais décisif, et de ce sentiment qu'on ne domine qu'à coup de bottes dans le cul : « Quel dommage si j'étais tué ! » J'avais ajusté ma respiration aux ronflements du dormeur — excellence des moyens mécaniques — et, à l'imiter, je m'endormis pour de bon. Un sommeil en plein brouillard, sans rêves vains, dont je fus tiré, soudain, par un cri, des cris : « Aux armes ! »
Dehors, le jour tarde, tout englué de brume. J'entends la voix tonitruante du père Lignez, notre capitaine : « Grouillez-vous, chacun à son poste ! » Galopade d'hommes à demi éveillés portant leurs armes, des caisses de munitions. Heureusement, chacun sait où il va. Le canon ne tape plus sur nous, mais au nord, sur les bataillons. Tiraillade intense de mitrailleuses. On interroge : « Qu'est-ce qui se passe ? » Notre artillerie a la parole, et de quel ton ! On voit tout à coup déboucher un agent de liaison qui crie : « Deuxième bataillon attaqué, la cinquième enfoncée. » Il est haletant de sa course. On le presse de questions. Il ne sait pas grand'chose, sauf que la 5e ou la 6e — il ne sait plus — a reçu le choc d'une horde assaillante, débouchant après une préparation à tout casser. Des officiers tués, des tas de morts et de blessés. Rien d'immédiat pour ici, mais c'est l'avant qu'il faut renforcer.
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Naturellement, plus de liaison téléphonique. Le bombardement a tout démoli. Et quel spectacle que notre poste : on se demande comment tout le monde n'a pas été écrabouillé, tant les trous d'obus sont voisins, les arbres abattus par le travers. Une roue de bicyclette est suspendue à un moignon de branche. Seuls restent debout, écorchés mais droits, les six grands ormeaux qui formaient comme une colonnade soutenant cette voûte de verdure. Il y a tant d'arbres démolis que le fond de la plaine, invisible jusque-là, nous est révélé, d'un vert tendre avec un étang gris et une maison au toit rouge.
On m'a donné huit hommes, isolés, entassés là par le bombardement, avec lesquels j'irai battre la lisière occidentale du bois, là où nous devons être en liaison avec le 21e algériens. Je n'en connais pas un. Ils ont de bonnes têtes décidées, et, dès que nous abordons le maquis, trois, qui sont des vieux, sans ordre, par une habitude marocaine, mettent baïonnette au canon. Aussitôt imités par les autres. On avance sans rien voir, à la recherche d'un layon, d'une éclaircie. Les herbes, les feuillages sont humides de rosée et nos culottes collent aux cuisses. Vers le nord, la mitrailleuse. On n'entend plus qu'elle. Puis la détonation sourde des « minen ».
Franchie la zone de taillis, nous atteignons un espace nu, coupe de l'an dernier, dont les troncs ne sont pas tous débités. Enfin c'est le fossé de bornage, large et profond, où nous nous égaillons pour tenir cette trop longue distance.
Là, au moins, nous voyons clair. Derrière nous, la clairière, assez grande pour que nous ne risquions pas d'être surpris. Devant, un paysage tel qu'on en voit dans les tableaux de bataille, rassemblant tous les éléments propres à illustrer un cours de topographie.
Dégagé de la brume qui retombe vers les fonds, le soleil éclaire le décor. Au premier plan, un champ où les entonnoirs sont alignés de vingt mètres en vingt mètres. Il s'arrête à une corne de bois où l'on tiraille ferme. Après le champ, un plateau recouvert d'un petit bois, puis une combe, le sillon profond d'un ravin antichars qui descend vers le village d'Inor, au bord de l'eau. A l'horizon, les Hauts de Meuse. L'artillerie allemande démolit le village. Nuages de fumée mêlés à la poussière des maisons écroulées. On se bat en avant de nous, sur tout le front du régiment, semble-t-il, et bientôt à la corne du bois, au bout du bornage. Sans raison — on se le dit toujours — voici que l'artillerie ennemie allonge son tir, néglige le bois, et entreprend de ratisser méthodiquement notre clairière. Il n'y a qu'à abriter la patrouille. Aucun risque immédiat d'irruption tant que les obus tombent. Il suffit d'avoir un œil. Puis, sans plus de raison, accalmie. Alors les merles préludent, à deux pas de nous. J'en vois un gros, sautillant entre des fraisiers, gobant un fruit, s'assurant, renflant la gorge d'où le chant jaillit, coule, à peine sinueux, mais plein comme un ruisseau au milieu du pré. Nos histoires ne préoccupent guère les oiseaux. Ils interrompent leur chant quand le vacarme est trop fort pour qu'ils s'entendent, mais au premier silence ils regardent le soleil et recommencent.
Voilà que des rafales de balles nous arrivent en essaims furieux, mais de face. Plein fouet, au petit bois isolé, juste devant nous ! Comment les Allemands peuvent-ils y être, alors qu'il est situé à trois kilomètres ou quatre à l'intérieur des lignes de tirailleurs ? Ils y sont, en tout cas, et nombreux, tiraillant en tout sens, actifs comme s'ils étaient cent. Le temps de signaler la chose aux algériens, et leur groupe franc s'engage dans la combe. Ils aborderont le bois par le nord pour rabattre l'ennemi vers nous. Nous les avons perdus de vue. Dans le bois, rien ne bouge. Le feu s'est interrompu. Tout à coup l'artillerie ennemie bat les abords du bois, notre clairière. Elle tire à vue, de cette colline chauve, au delà de la Meuse. Le bois est encadré. A travers la fumée, on voit les Allemands se déplacer par bonds d'une étonnante vitesse. Nous tirons au jugé. Vains efforts des tirailleurs cloués au sol, eux aussi, par l'interdiction. Le lendemain, quand on fouillera le bois isolé, on trouvera des cadavres allemands, mais sans indice, ce qui prouve que ceux qui étaient indemnes sont repartis à la nuit, emportant les armes et les documents des morts.
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Combien d'heures depuis notre installation ? Ma montre ne marche plus, les autres n'en ont pas. Au soleil, il est bien midi. Pas faim, mais soif. La fusillade s'est calmée sur le front du bataillon. Seule notre artillerie règne. La matinée a été hachée par des éruptions, ces reprises du feu. On voudrait bien savoir ce qui se passe. On est certain, toutefois, que l'attaque ennemie a échoué. Elle n'a pu traverser le bataillon, puisqu'on n'a pas vu refluer les légionnaires. Un homme envoyé vers le P. C., aux ordres et au ravitaillement, en revient avec la même consigne : interdire les infil-
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trations. De vivres, point. Sur le layon central, il a vu des files de blessés transportés vers le poste de secours.
Le crépuscule, je n'en saurais dire la beauté. Il y avait dans le ciel quelques gros nuages blancs qui prirent feu, incandescents, puis d'une ardeur sourde comme la braise. La rivière, étincelante d'abord, les reflétait. Inor brûlait sans grande fumée. Juste celle qu'on voit le soir sur les villages, à l'heure où l'on cuit la soupe. La paix du soir ! Quelle dérision, si je pensais aux blessés gémissant sur les civières ! Mais comment n'en être pas touché ? Il fallait en finir, gagner cette guerre. Après, les jours seront sans prix.
En suivant le bornage, j'avais aperçu une masse sombre. C'était un cadavre sur un brancard. Un coup d'œil aux écussons d'abord, pour savoir quelle est sa famille militaire. Il ne peut évidemment être des nôtres. Il porte le chiffre du régiment que nous avons relevé la semaine précédente. L'homme est presque en travers du brancard, une jambe demi-fléchie. Il a dû remuer. Le visage est d'un vert qui tourne au noir, et la barbe a terriblement poussé. Yeux ouverts naturellement, et deux dents qui mordent la lèvre inférieure. Dans la main droite, un chapelet dont la croix est serrée entre le pouce et l'index. Au bouton de la capote, la fiche d'évacuation : blessure à la hanche. C'est une des choses les plus singulières de la guerre que l'aisance avec laquelle on s'adapte au voisinage des cadavres. Je l'avais remarqué pendant la campagne du Rif. Il semble que ces blessés, ces morts déchirés, parce qu'ils sont nos compagnons — ou nos adversaires, soumis à la même loi, — échappent à l'horreur, à la répulsion que le sang provoque normalement. Civils, on hésiterait à les regarder. On ne voudrait pas les toucher. Soldats, on les observe longuement, comme pour les interroger, on relève les cheveux en broussaille sur un front blême où la dernière sueur a laissé son sel, on abaisse des paupières qui résistent sur des yeux sans éclat. Fraternels, c'est sans doute cela qu'ils sont pour nous, et la chair le sent mieux que l'esprit. Celui-ci, nous ne pouvions l'enterrer, faute d'outils. Nous prîmes son livret. Son visage fut recouvert d'un bout de sac qui traînait là, afin que les mouches l'épargnassent. On planta un grand bâton sur le sentier pour servir de repère à nos brancardiers, qui, nos morts mis en terre, rendraient à ce perdu sa tranquillité. L'un de mes hommes m'avait suivi. Il n'eut garde de taire ce que je n'osais dire : « C'est pire
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que tout, mourir comme ça ! » A quoi je répondis : « Peut-être que les porteurs ont été blessés eux-mêmes ou tués en allant chercher secours. » Mais je pensais à l'agonie de l'abandonné. On l'avait sans doute mis dans le fossé, en lui disant : « Ne t'inquiète pas, nous allons revenir et on te portera dès que ce sera plus calme. » Il avait attendu. Il avait vu le ciel noircir, traversé de lueurs. Il avait eu peur. Il avait peut-être crié, hurlé. Il avait tenté de se lever. Son pansement avait bougé. Il sentait sa vie s'en aller par ce flanc ouvert. Le chapelet dans sa main, fermement tenu, m'assurait au moins que les derniers instants lui avaient rendu la paix.
Le feu avait cessé. C'était l'heure du rossignol. On vint m'apporter l'ordre de regagner le P. C., où j'arrivai à nuit faite.
Pour trouver le P. C. ce fut toute une histoire. On me renseignait avec une imprécision propre au soldat dès qu'il n'y voit plus. « Droit en avant, puis tourner à gauche ; mais attention, il y a deux pistes. Prendre celle de droite jusqu'à là où il y a un grand trou d'obus et des restes de voitures, etc. » Il n'y avait pas de lune, et une brume légère masquait les étoiles. J'arrivai à pic pour m'entendre appeler et recevoir l'ordre d'aller porter à mon bataillon un pli important, qui devait parvenir à tout prix. A détruire en cas de capture.
On m'en expliqua le contenu. Nous avions arrêté l'ennemi. Depuis midi il ne réagissait que de loin en loin. Mais l'attaque même avait démontré les dangers d'un front trop étendu avec un saillant difficile à tenir. On allait donc resserrer le dispositif en profitant de l'état de stupeur où l'ennemi paraissait plongé. Tout devait donc se faire dans le plus grand silence.
Dire que je m'en allai enthousiaste sur la piste avec Jova, mon camarade de la liaison du 2e, ce serait trop dire. Nous en avions plein les bottes. Et puis la nuit, c'est la nuit qui multiplie les embûches, avec cette hantise, dans les sentiers étranglés entre les hauts taillis, de l'embuscade qui vous croche, sans que vous ayez pu lever le bras. Je crois que la crainte d'être fait prisonnier l'emportait, chez nous tous, sur celle du feu. Nous marchions vite sur le grand layon, encore encombré à cette heure par des allées et venues d'isolés. Puis le bombardement ennemi reprit lorsque nous atteignîmes le carrefour du 3e bataillon. Ils l'avaient bien repérée, cette croisée de chemins. Ils la « sonnaient » à
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toute heure du jour, selon leur fantaisie, et aussi quand leurs émissaires avancés entendaient un bruit de chenillettes qui leur annonçait le passage des ravitaillements. Maintenant les lucioles dessinaient leurs arabesques au-dessus de la clairière que je longeais : balles traçantes, qui dénonçaient la vigilance des éclaireurs allemands.
LES ordres atteignirent en temps utile leurs destinataires. Le mien, qu'on alla réveiller dans son abri, où il dormait au terme d'une longue journée, commença par rouspéter ferme, qualifiant nettement le commandement qui, en pleine nuit, s'avisait de modifier un dispositif, alors que l'adversaire tâtait sans répit nos organisations. Et, en outre, les hommes étaient claqués. J'ai pu observer chez nous, durant cette guerre, que cet argument de l'extrême fatigue, on ne l'avance qu'en dernier lieu, par acquit de conscience, sachant bien que pour la Légion nulle fatigue ne vaut qu'un ordre soit modifié. Ayant jeté sa bile, le chef de bataillon sourit et fit appeler le fidèle Clément, son adjudant-major, et commença de traduire pour ses commandants de compagnie l'ordre que j'apportais. Pas de lumière au P. C. Cela va de soi, juste une lampe aveuglée sous une couverture tendue. Jamais vu nuit plus noire que celle-ci, sous bois. On ne devinait les hommes qu'à leur toux étouffée, à une respiration soudain plus pressée. Rien ne bougeait sur la lisière du bois carré, devant cette clairière qui la nuit appartenait à l'ennemi, tant qu'il ne se faisait pas repérer. Claquements de mitraillettes à droite puis à gauche, et la réponse scandée, plus lente, de nos fusils-mitrailleurs. On sentait nos gens sûrs d'eux à ce qu'ils ne répondaient que du tac au tac, brièvement, sans ces tirailleries interminables qui décèlent l'angoisse. La mitraillette provoquait, caquetante. La nôtre disait : « Je suis là. » Troupe bien en main, l'ennemi le savait maintenant. Vers deux heures de la nuit, il prit la résolution de dormir, dont mon camarade Jova et moi qui regagnions notre gourbi. Le resserrement avait été fait en bon ordre et sans que l'adversaire s'en doutât. Dormir, on ignore ce que cela veut dire tant qu'on ne s'est pas allongé, mission terminée, quitus reçu, en cherchant, l'espace d'une minute, la bonne position ; et les jambes dorment déjà, tandis que les paupières n'en finissent pas d'apaiser des yeux brûlés. Mais alors, on dort.
De cette journée du 27, je ne savais guère, le 28 au matin, que ce que j'en avais vu, là où l'on m'avait placé, plus quelques bribes recueillies le long du layon, au P. C. du 1er, au P. C. du colonel, et qui, résumées, disaient : « On a gagné la partie. » Mon information fut complétée, dès l'heure du jus, par le grand Spek qui me le portait, disant : « Ils ont reçu casse-croûte », ce qui, en charabia marocain légionnaire, devait signifier, dans la bouche de ce Serbe : « Les Allemands ont reçu une correction. »
Le ciel n'était pas à l'allégresse, hésitant entre la brume et la pluie. Nous n'en avions cure, tant le soleil était en nous. Mon chef me dit, en termes mesurés : « Violente attaque allemande, une division contre le régiment, renforcée par des sections d'assaut. Beaucoup de pertes chez nous, dix fois plus chez l'ennemi. » Pour celles-ci on se basait sur des interrogatoires de prisonniers, des déclarations de chefs de section. Les Allemands attaquaient par vagues denses, gonflés à bloc, les éléments d'assaut en bras de chemise, la mitraillette sous l'aisselle ou la grenade au poing. Nos mitrailleuses fauchaient, ça croulait, et, les enjambant, d'autres suivaient, faisaient dix pas, tranchés net par une corde invisible tendue à hauteur du jarret. Et pourtant ces hommes n'avançaient pas en fantaisie. L'artillerie, ayant cru écraser nos secondes positions, pilonnait les premières. Les « minen » tombaient du ciel, suspendus à un sifflement étouffé. Dieu merci, nos gens s'étaient enterrés. Paix aux malchanceux que l'obus atteint au but ! Les autres se secouaient, frottaient leurs yeux empoussiérés et attendaient la suite. La suite, ce devait être ce débouché de jeunes hommes clairs, yeux dilatés, bouche distendue par les hourras, chargeant à une allure de jeu entrée dans leurs réflexes.
La vague vient du large, ondulante, mugissante, gagnant en puissance à chaque obstacle qu'elle recouvre ; mais elle atteint le rocher, son maître, s'y écrase, rejaillit en écume et en buée, déjà talonnée par une autre vague tout aussi présomptueuse. Le rocher brille sous le soleil. Ainsi étions-nous. Pourtant il ne faut pas trop se laisser tenter par les images, pour flatteuses qu'elles soient. Nous étions l'immuable rocher, mais la vague nous avait écornés, enlevant ici une pointe, là une crête, polissant à sa façon, coûteuse.
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Le prix de la journée, je ne le connus que le 28 vers midi : 100 tués, 500 blessés, quand ayant circulé sur les pistes, bavardé avec le toubib, ayant écouté les brancardiers et regardé les fossoyeurs, et lu enfin le message du général, disant : « Bravo, la Légion ! » je me rendis compte sur notre drapeau trop neuf — il ne porte que le nom de Camerone, épisode de la guerre du Mexique, propriété indivise de la Légion — Bois d'Inor méritait d'être brodé. A la cadence des pertes depuis que nous étions en ligne le 11e pouvait se flatter de marcher, pour peu que la guerre durât, sur les traces du fameux 1er de la Légion, dix fois cité l'autre guerre, parce que dix fois reformé après l'épuisement d'un sang prodigué. Nous avons donné à nos camarades, morts et blessés, le salut et l'hommage qui ne se traduisent pas en mots. Chacun de nous, à sa manière, le 28 mai, a fait oraison ; puis, ayant regardé le ciel éclatant, il a ri, songeant qu'il vivait, sans savoir pourquoi. « Pourquoi lui, mon camarade, est mort, et non pas moi ? » Il riait parce qu'il vivait et qu'il était fier.
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En gros, voici ce qui se passa. Après la violente préparation d'artillerie d'avant l'aube, l'ennemi attaque à la charnière, judicieusement repérée, qui lie le 2e au 1er bataillon.
Très éprouvée par le bombardement, la 5e compagnie, qui reçoit le choc, fléchit. Entendons-nous sur le terme. Disloquée, elle s'accroche au sol, chacun pour soi, Dieu pour tous ; tel cet Espagnol soudain isolé qui dispose flegmatiquement autour de lui un éventail de grenades qu'il jette méthodiquement dans tous les sens, car l'ennemi est partout. Grâce à la densité de la forêt, il peut s'infiltrer hors des vues. Tout élément de tranchée devient un îlot qui résiste sur place. Ainsi Lhotel, qui montre ce jour-là qu'un brillant sujet de concours est aussi, au baroud, un chef de classe. Ainsi Marchetti appliquant à la lettre la récente consigne de Weygand et qui, recevant l'ordre de se placer en bretelle, ce qui veut dire lâcher un morceau de terrain, refuse, pour justifié que soit l'ordre, en disant : « J'obéis à Weygand. » Et Spiegel, agent de liaison qui rencontre au tournant de sa piste un lieutenant allemand et son groupe. Spiegel crie en allemand : « Haut les mains ! » évite la rafale du lieutenant, l'abat, tue cinq ennemis à la grenade, en blesse quatre, ramène le reste prisonnier. Il faudrait citer cent cas où des légionnaires font plus que leur devoir. Le livre d'or de la Légion retracera leurs hauts faits.
Ils se battent avec cette furie qu'on leur a connue au Maroc, collés à la position « comme des morpions », disent-ils. Une sauvage émulation anime ces hommes de dix nations, avides de démontrer au camarade de rang ce qu'est un Belge, un Suisse, un Espagnol, un Polonais, un Turc, un Bulgare, au feu. Et les Français pensent, tirant ou jetant la grenade : « Tout doux, mes braves, mais nous vous montrons ce que sont les Français ! » Sentiments informulés, mais puissants, dominant les cœurs. Grâce à quoi l'attaque allemande est rompue et la contre-attaque instantanée rejette l'adversaire sur ses positions, d'où repartent aussitôt les sections d'assaut. Il semble alors que les deux lutteurs de force égale, pris à bras-le-corps, font hésiter la décision. Ils s'arc-boutent, muscles bandés, jusqu'à cette suprême détente qui écrase le vaincu. Cette fois encore, la Légion l'emporte. Elle ne bougera plus de ce sol labouré, malgré les reprises d'artillerie, de « minen », jusqu'à la rectification de ligne de la nuit suivante. Le régiment entier a dû s'employer pour boucher les trous de ce front trop vaste, étayer les points affaiblis. Pas une compagnie qui n'ait payé sa part, et jusqu'aux ravitaillements, furieusement bombardés, et qui se sont néanmoins faits. Les brancardiers ont été splendides. Pour eux ce fut une incessante navette entre les bataillons et le poste de secours, sous le pilonnage aveugle. Certains ont parcouru dans la journée, en tirant leur brancard à roues, près de 50 kilomètres, faisant dix, douze voyages, sans perdre, quelle que fût leur fatigue, le souci d'épargner un cahot au pauvre corps déchiré. J'ai dit que les brancardiers étaient, avant le 10 mai, les musiciens du régiment, que nous regardions, un peu narquois, quand, le dimanche, en Lorraine, ils donnaient leur concert « comme s'il n'y avait pas de guerre ». Leurs chefs, maestro et tambour-major, aidaient le toubib, infatigables dans cette buée fade du poste encombré, ne recevant du combat que ces échos sinistres : gémissements d'enfants ou cris de bêtes égorgées. Le toubib était merveilleux, fin comme un fleuret et souriant, parce qu'il avait, dès l'aube, installé sur son étroit visage ce sourire, premier réconfort pour les blessés, sourire qui, à la fin du jour, cinq cents hommes ayant passé par ses mains, se creusait en rictus d'épuisement.
Les officiers combattirent more majorum, comme disait un moine défroqué du 2e, à la manière de leurs anciens.
Ainsi le capitaine de Closmadeuc, qui, vers cinq heures, lance sa contre-attaque avec trente hommes disponibles, allant au feu avec cette souveraine distinction pour quoi sa compagnie l'admire. Bientôt tué de trois balles en plein front, aussitôt vengé par son monde hurlant de colère, et qui maintenant l'entoure d'une garde de gisants. Mais le lieutenant Brochet, son adjoint, aussitôt prévenu, fonce avec quinze hommes, dégage le corps du capitaine, tue au mousqueton les servants d'une mitrailleuse ennemie. Les munitions baissent. Le sous-lieutenant Sautour, du 1er bataillon, arrive à la rescousse. Nouvelle contre-attaque. Brochet, blessé à l'épaule, s'évanouit. Le capitaine Lanchon le ramasse. Le capitaine Jaillet vient étayer la ligne avec des éléments du 3e bataillon. Il est temps. Les Allemands ont lancé leur troisième attaque avec une densité effarante. Nos armes tuent, blessent, et les lignes d'assaut se resserrent sur les vides. Le lieutenant Bertot est encerclé dans son point d'appui. Ses hommes ne bougent pas d'un pouce. Le lieutenant Drouineau, de la C. A. 1, est debout au milieu de ses mitrailleurs, que les « minen » écrasent. Il s'appuie à un arbre pour ne pas tomber, le visage et le bras ensanglantés. Deux hommes l'emportent au poste de secours du bataillon. Il s'excuse d'avoir quitté sa section. Il s'excuse ? Œil droit arraché, bras droit traversé. Les légionnaires du 11e se sont admirablement tenus ce 27 mai, fidèles à la tradition, et leurs officiers, leurs sous-officiers tombaient à leur rang, dans l'ordre de bataille. Emulation entre les hommes, mais aussi entre les chefs et les hommes.
Avec l'aumônier Wattel s'éteignit, au jour, cette sereine lumière qui rayonnait de ses yeux, de son front. Penché sur un mourant, un éclat l'avait taillé de l'épaule vers le cœur, et il s'était affaissé sur celui qu'il bénissait, lui épargnant l'ultime mutilation.
Nous nommons nos morts, et chaque nom est suivi de cet éloge : « Un chic type. » Peut-être ne le connaissions-nous guère. Nous le reconnaissons en ce qu'il a bien su mourir. Et ce regret, pour ceux que j'ai pratiqués : « L'ai-je bien vu, avant, tel qu'il était ? Ne l'ai-je point négligé, le laissant à sa solitude, à son ennui, incompris, muré par sa langue étrangère ou par son orgueil ? » Regardant ces cadavres chez qui presque toujours la face a été respectée — traits redevenus lisses, enfantins, — je cherche à me souvenir, pensant à ceux à qui je parlais voici quelques heures, s'ils n'avaient point un signe dans le regard qui les marquât pour l'offrande.
L'ancien P. C., creusé de cratères, sera un des cimetières. Cinq, dix, vingt corps allongés, après cette sommaire mais pieuse toilette qui assure à un nom le souvenir. Un charpentier taille des croix dans les débris d'une charrette. Croix fignolées, polies et repolies, sur lesquelles il inscrit : « Ici reposent des légionnaires. » Il arrive aussi que des camarades prennent à leur compte la confection d'une croix sur laquelle ils gravent le nom d'un des leurs. Pour les autres, l'anonymat n'est qu'apparent. Le plan des lieux a été dressé. On retrouvera les corps, avant peu, puisqu'il est entendu que, notre victoire acquise, nous allons avancer, sortir du bois, reprendre Malandry, l'ouvrage de la Ferté, atteindre la frontière, pour commencer... Dans ce pays, bien nôtre et hors d'atteinte grâce à nous, les morts recevront sûrement les soins des services de l'arrière. En attendant, un motard du 1er bataillon a voulu marquer son amitié à Tintin, tué par ces obus imbéciles qui éclatent en dehors de toute action, de toute règle. Partant en liaison à la division, il a fait un crochet vers Martincourt, village dont il ne reste que des ruines fumantes, entourées de jardins fleuris. Il en a ramené une brassée de pivoines, de lourdes pivoines débordantes de couleurs et de parfum. L'espace où gît Tintin est recouvert de cette jonchée, et pour que les autres, les inconnus, n'en fussent pas privés, le motard a piqué sur chaque tombe une branche fleurie. Et les passants d'approuver : « Ça, c'est bien ! » sensibles aux intentions.
JE m'aperçois que j'ai oublié de parler des prisonniers. Il y en eut plus de cent cinquante, pris en pleine action, blessés, qu'on soignait correctement, indemnes, que des légionnaires conduisaient vers le P. C. A cet égard, il convient de noter l'attitude des nôtres à l'égard de l'adversaire. Pendant le combat, l'ennemi est un animal d'une autre espèce, qu'il s'agit d'abattre, quelles que soient les souffrances qu'on lui inflige. Séparé de nous par cet espace qu'il veut conquérir, rien ne paraît trop cruel pour le défaire. Une grenade, un obus explose-t-il chez lui, rejetant des membres arrachés, mêlés à la terre, qui s'en soucie ? La notion de douleur est absente, le combat durant, touchant l'ennemi. Seule subsiste la volonté de lui faire le plus de mal possible. Mais cet ennemi, le voici, désarmé, ou, plus, blessé, allongé sur le terrain. Le combat est terminé ou bien
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il a porté sa rage ailleurs. Nos légionnaires sont comme dégrisés. Ces personnes abstraites, qui étaient il y a un instant l'ennemi, les voici geignantes, visages tordus par la douleur ou creusés par l'angoisse du sort qu'on réserve aux prisonniers.
Du coup, ce ne sont plus que des hommes retirés du jeu. On les guide, marchant ou portés, vers l'arrière. Ils rencontrent des légionnaires, sortis tout chauds de l'action, et qui, offrant du pain, des cigarettes, du chocolat — je l'ai vu, — disent, en riant crânement, à ces adversaires déconfits, dans le charabia des régiments d'Afrique : « Gut, Légion ! », ce qui signifie : « Hein ! tu ne savais pas ce qu'était la Légion. Tu l'as vu ce matin au baroud, et tu l'apprends maintenant où nous te donnons à manger. Gut, Légion ! C'est bon, la Légion, hein ! » Comme quoi la haine n'est point indispensable aux soldats pour se bien battre. Je l'avais déjà remarqué au Maroc, en colonne. Fini le combat, les légionnaires n'avaient qu'amitiés, petits soins pour les Chleuhs désarmés. Peut-être faut-il voir là une forme de l'esprit sportif, propre aux troupes de métier.
Les trois camarades s'étaient rencontrés au point d'eau. Ils avaient un peu de loisir ; le crépuscule serait long, rien ne les pressait de rejoindre leur unité, avec leur chargement d'eau. Le plus vieux était un maigre gaillard, de ce type d'ouvrier français affiné par un métier difficile. Petite taille, visage malin, bouche prompte à railler ; dans la tenue, un rien de négligé, qui n'allait pas jusqu'au débraillé. Le second était haut et large comme une armoire, et cependant souple dans le moindre mouvement. Une tête, toute en méplats, allongée par la barbe carrée des sapeurs d'Algérie, rousse et frisottante. Le plus jeune paraissait le moins bien tenu ; son uniforme n'était pas plus fatigué que celui de ses compères, mais il manquait à son ajustement ce tour de main qui n'appartient qu'au vieux soldat. La jugulaire de son casque bâillait, tandis que les deux autres l'avaient serrée sur la pointe du menton. Ces premières semaines de campagne active avaient remodelé le visage adolescent, le creusant sans le vieillir, et le cerne de fatigue élargissait un regard encore candide.
Ces trois hommes avaient appartenu à la même compagnie de formation, à La Valbonne. Rien ne les rapprochait, sauf qu'ils étaient voisins de chambrée et de rang, ce qui pourtant avait créé entre eux un lien durable. Ils avaient vidé des pots ensemble à l'arrière, discuté de grands coups, puis, le régiment
groupé, affectés à des compagnies différentes, ils s'étaient perdus de vue, c'est-à-dire qu'à la manière des soldats ils échangeaient de loin en loin, quand le hasard les servait, un salut amical, et s'ils bavardaient ils reprenaient sans effort le ton de la conversation ancienne.
Le lendemain d'un dur combat, ils l'avaient d'abord célébré, en se félicitant d'être saufs, en nommant les morts et les blessés, en exaltant l'ardeur de leur unité.
Puis, regrettant que le pinard fût si rare, ils avaient bu de grandes gorgées d'eau, le plus jeune avait offert des cigarettes, et, allongés sur le dos, ou accroupis, bien détendus, sensibles à la beauté de cette fin de jour, toute dorée sous les arbres, ils écoutaient les oiseaux.
Les canons se préparaient dans le silence à leur accès de rage, qui les prendrait, la première étoile allumée dans le ciel. Mitrailleuses et mitraillettes chômaient pour une heure, par cette sorte d'entente tacite que les adversaires font souvent, comme si la couleur du ciel, la douceur d'un instant, les saisissaient en même temps, les délivrant des armes.
L'ancien était Français, réserviste, rappelé à la Légion, et tout d'abord point trop content d'y être revenu. Le barbu était légionnaire d'Afrique venu du Sud algérien à la constitution du 11e. Le jeune, lui, était engagé pour la durée de la guerre, soldat dont sept mois de services n'avaient pas entamé l'enthousiasme. Au cours de leur conversation au camp, ils n'avaient pas éprouvé le besoin de s'expliquer leurs sentiments ; l'ancien râlait à longueur de journée, le barbu regrettait le soleil, et le bleu trouvait ce prélude à la guerre bien fastidieux.
Le lendemain d'une action qui avait été pour le régiment la trempe du feu, ils sentaient qu'ils avaient des choses à se dire. Mais à la Légion les hommes gardent toujours une sorte de pudeur à parler de l'essentiel. Autant ils sont bavards et inventeurs de contes lorsqu'il s'agit de parer le personnage qu'ils veulent être, autant ils ont peine à franchir la barrière de silence qui défend leur cœur.
Les trois camarades attendaient que l'un d'eux parlât.
Et ce fut l'ancien qui dit :
— Va falloir retourner. Quelle heure ?
— Sept heures et demie.
— J'en ai pour une bonne demi-heure à distribuer mes bidons de flotte. N'empêche que j'aurais pas cru ça du régiment...
— Quoi ça ?... Le combat d'hier ?...
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Qu'est-ce que tu croyais alors ?... qu'on allait se dégonfler, lâcher pied, parce qu'ils étaient plus nombreux ?
— On dirait que tu ne connais pas la Légion, dit le barbu.
— Je la connais aussi bien que toi, malgré que je ne suis pas un rempilé comme toi... Je te dis pas ça pour te vexer ; chacun son métier. Moi, j'ai servi à la Légion il y a dix ans, puis j'ai repris mon métier d'ébéniste et je peux dire que je suis un bon ébéniste.
— Et moi un bon soldat ; mais je ne comprends toujours pas.
— Eh bien, voilà ! Quand on m'a rappelé à la Légion j'ai rouspété ; vous l'avez bien entendu à La Valbonne. Y avait pas de raisons que je revienne ici. J'avais droit à un bon petit régiment de biffins, bien peinard, où j'aurais eu la loi et le respect parce qu'ancien légionnaire. Tandis qu'au 11e je retrouvais la manière de Bel-Abbès, une discipline qui n'est plus de mon âge, et une majorité de types comme toi, enragés pour leur métier de soldat.
— Mon métier, je le fais comme tu fais le tien d'ébéniste... Après ?
— Alors, je ne me sentais pas à mon aise, dans ce corps. « Attends de voir le feu, avec un régiment comme ça, fait de bric et de broc... Ça cravate en Lorraine, où on ne risque pas grand'chose... mais au dérouillage on verra ces messieurs qui croient que la guerre en France c'est comme le baroud au Maroc... » Eh bien, j'ai vu ça... et je salue !
Il esquissa un petit salut goguenard. Le jeunot écoutait, mâchonnant une feuille, le regard perdu vers le ruisseau. L'ancien l'interrogea :
— Qu'en dis-tu, mon gars ?...
— Moi, j'ai toujours pensé que le régiment serait épatant, comme tout régiment de Légion.
— Alors, tu crois aux légendes ?...
— Je crois que lorsqu'un corps est formé, comme le nôtre, de Français qui défendent leur pays, d'étrangers liés par des contrats d'avant guerre et qui ont, à défaut d'orgueil personnel, celui d'être légionnaires, et d'étrangers comme moi, qui, en se battant pour la France durant cette guerre, paient une dette, on peut tout attendre de lui.
— Tu as une dette ?... Quelle dette ?
— Il y a chez nous des Italiens du Sud-Ouest, des Polonais du Nord, des Suisses du Jura qui vivent en
France depuis des années ; ils ont une ferme ou un commerce. Souvent leur femme est Française ; leurs gosses sont Français. S'ils ne sont pas naturalisés, c'est qu'ils tiennent à quelque chose dans leur vieux pays ou que l'administration les a lanternés. Arrive la guerre, tout le monde part... De quoi auraient-ils l'air, s'ils restaient ? Ils s'engagent, pour défendre, comme les Français, leur maison, leurs champs, leur femme et leurs gosses.
— Mais toi, tu n'habitais pas constamment en France ?
— Non, j'allais, je venais de mon pays en France, et je trouvais que les formalités de frontières étaient bien inutiles pour moi. La France, c'était la seconde patrie, celle qu'on choisit avec son esprit et son cœur, sans renier celle du sang.
— Pour bien parler, tu parles bien, fils !
— Fous-lui la paix, maugréa l'Africain... Toujours à se moquer du monde, et dans cinq minutes la larme à l'œil.
L'engagé reprit :
— Je ne serai jamais Français ; j'ai une patrie que j'aime, mais je sais ce que je dois à la France ; ma culture, tout ce qui donne un sens, ce qui fait le prix d'une vie. Je lui dois cette civilisation qui m'a fait ce que je suis, libre, éclairé, sensible, humain. Sa cause est la mienne, et le risque que j'ai accepté en m'engageant, les blessures, la mort, et aussi ces humbles souffrances du rang : le froid, la pluie, la boue, la solitude, payant tout ce que la France a offert, me donnent le droit, si je reviens sauf, de continuer à jouir de sa vie, de son climat... Voilà, c'est tout simple, n'est-ce pas ?...
L'ancien grogna :
— Tout simple, comme tu dis... Moi, je dis : « C'est correct. »
Et l'Africain donna son avis :
— Pour un bleu, tu raisonnes bien ; les mots que tu emploies, je ne les connais pas tous, mais pourtant j'ai compris, et comme l'ancien je dis : « C'est correct. »
— Mais pourquoi ne dis-tu pas : « Je pense comme toi... » Tu es étranger, toi aussi.
— Parce que je ne pense pas comme toi ; la France, je ne la connais que depuis que je suis à la Légion, et ça fait huit ans, dont deux d'Algérie, deux de Sahara, quatre de Maroc. Je connaissais juste dix mots en arrivant à Bel-Abbès. Avec la France j'ai signé un
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contrat. Elle tient ses engagements, je tiens les miens ; j'ai toujours fait mon boulot. Je le fais ici parce que je suis légionnaire et pas un salaud. Alors légionnaire, ça veut dire faire mieux que les autres et, si possible, autant que nos anciens.
— Et dire, commenta le réserviste, regardant bien droit ses deux camarades, et dire qu'au début on a pu, toi, moi, tes copains, les miens, se regarder en chiens de faïence !... Comme si on ne tirait pas le même char !... Mais ça, c'est fini, maintenant, on est tous du 11e. Et toi l'Africain, qui dis ne pas connaître la France, si tu trouves qu'il t'est facile de servir c'est que tu es déjà possédé par la France ; tu me ressembles plus que tu ne ressembles à l'homme que tu étais le jour de ton engagement.
— Peut-être... Dis, tu te souviens du vieux Maire... J'y pense tout à coup, parce que nous avons été son dernier souci, sa dernière joie. Eh bien, s'il nous voyait maintenant, ce vieux colon, il serait content.
A quoi l'engagé ajouta :
— Il y a six mois nous étions une « harka », maintenant nous sommes le Régiment.
Il n'avait pas fini sa phrase que quatre petits coups sourds vers le nord annonçaient la reprise. Déjà le vol d'obus était sur eux. L'engagé fléchit la tête, puis se mit debout pour compenser. Les explosions en contre-bas éveillèrent l'écho. Un éclat sans force vrillait l'air. Il vint s'enterrer à leurs pieds.
— Faut rentrer, dit le plus jeune. Salut !
— Salut. A la prochaine.
Notre artillerie déjà ripostait, le crépuscule touchait à sa fin ; alors le rossignol lança la première note, sans peur, entre deux rafales.
Les hommes se séparèrent au layon central. Ils allaient, courbés sous le faix des bidons pleins d'eau, mais dans leurs yeux ce dernier rayon filtré par les branches allumait le même éclat joyeux.
LES jours passent en guérillas, coups de main et travaux. Matin et soir, le pilonnage qui nous grignote. Les hommes ont la bougeotte. Ils se posent constamment l'éternelle question : « Qu'est-ce qu'on fout ? »
Les officiers dissimulent leur inquiétude. Oh ! ce n'est pas encore une inquiétude lancinante, mais comme un petit point au côté qui se rappelle à vous, par instants. C'est qu'ils lisent le communiqué
ou des journaux rapportés de la division par un motocycliste. Ils suivent la progression de l'avance allemande, essaient de deviner ce que cachent les formules rassurantes dont la sérénité s'effondre dès qu'on les situe sur une carte du Nord-Est.
Dans la troupe on ne sait rien. Peut-être les scribes ont-ils des idées, mais très confuses. Rien qui puisse entamer notre optimisme, blindé par une victoire locale. Pour haute que soit l'idée que nous avons de nous-mêmes, nous faisons crédit aux autres. En 1914-1918 il y a eu des coups durs. L'essentiel, c'est de redresser vite et ferme. Notre certitude de la victoire jusqu'à cette fin de mai, elle est totale. L'arrivée de Weygand à la tête des armées, connue par son ordre du jour, le 20 ou le 21 mai, a été accueillie avec assez d'enthousiasme, pour que personne ne se posât la question : « Pourquoi limoge-t-on Gamelin ? » Weygand inspire confiance, depuis des années, des années. L'esprit de Foch survit en lui, il a vaincu en Pologne, sauvé la Syrie. On ne sait à quoi tiennent les popularités comme celles-ci qui ne doivent rien aux manifestations, à la quête. C'est comme un rayonnement qui atteint les chefs, et en ondes élargies finit par éclairer la troupe. « Nous tenons le bon bout », répétons-nous, cette confiance absolue se situant sur un plan différent de celui où trépigne notre colère d'être en défensive quand nous voudrions attaquer.
Coups de trafalgar qui nous « sonnent » sans nous laisser, de l'un à l'autre, reprendre haleine. Ce sont de vieilles nouvelles, mais pour parvenir jusqu'à nous elles ont mis plusieurs jours. Le roi des Belges cesse de combattre. Désespoir chez nos Belges, partagés entre le respect d'un jeune souverain et la honte d'une défection incompréhensible. Chez les autres, interrogations muettes, comme font les chiens rêveurs quand un bruit leur fait lever une oreille sans interrompre leur songe. La deuxième nouvelle nous affecte bien plus, nous touchant directement. Giraud est prisonnier. Qui ne le connaissait ? Les jeunes avaient les récits des anciens pour s'instruire, et on les leur prodiguait. Giraud pacificateur des confins algéro-marocains, Giraud l'audace, Giraud la bonne humeur. Le toujours jeune Giraud qui portait une épaisse moustache pour se vieillir. Blessé de 1914, prisonnier évadé, reblessé, puis blessé du Rif. Et pendant les colonnes,
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toujours en pointe, emportant la chance dans le capuchon de son burnous, comme ce jour où son avion, en panne, atterrit sur une table rocheuse mise là par le bon Dieu dans cette prévision, au nez et à la barbe des dissidents, qui, ahuris, mais bientôt ressaisis, hurlent de joie à l'idée de prendre l'oiseau et le général. Un goum le dégage de justesse. La mort, deux fois narguée en un seul jour après tant d'autres, voilà qui garde un homme de l'usure. Il commandera à Oran, et la Légion sera sa troupe préférée. Il gouvernera Strasbourg. Jeune général d'armée, c'est en lui qu'on met les espoirs dès qu'il s'agira de pousser de l'avant. Il est l'offensive, il est la pointe, il a la chance. Cela, tous nous le savons ; et le voici pris, pris comme il eût dû l'être le jour de la panne d'avion... Que ne nous avait-il appelés, nous eussions été sa vieille garde. Nous aurions fait le carré autour de lui, on l'aurait sorti de là. Giraud est prisonnier. C'est le moment de s'arc-bouter. Il y a quelque chose qui est contre la France, Dieu ou le diable.
Ce même soir soixante gros avions allemands, des bombardiers d'après ce qu'on en pouvait voir, ont défilé sur le bois. Altitude 2.500 mètres. Direction sud, sud-est. Sans doute Verdun, Saint-Mihiel, Toul. Pas un avion de chez nous. Pas de D.C.A., le ciel leur appartient. Il faut plus que cela pour nous ébranler. Les Allemands recommencent à pilonner. Quand partons-nous vers le Nord ? Vers le Nord ? Pour la première fois, un mot vient d'être dit ici, qui fit traiter de fou, de lâche celui qui le prononça : « La retraite ».
Nous ne sommes pas battus et nous partons. Je viens de porter l'ordre aux bataillons. Accueilli comme on l'imagine. De l'exaspération, une sourde fureur chez les chefs et chez les hommes. Si encore il s'agissait d'une relève, on comprendrait. Nous avons bien mérité d'aller refaire un peu de graisse et changer nos vêtements déchirés. Ce n'est pas une relève, mais un départ sans retour. Dans chaque bataillon on doit préparer les destructions. L'heure du repli sera donnée dans l'après-midi.
✻
Songeant à ce bois d'Inor, partagé entre la pluie et le soleil, j'oublie les nuits où nous pataugions dans la boue, où je m'étalais sur les pistes en me cognant aux racines, à ces trous destinés à notre sommeil, gouttelant comme des amphores, pour ne me souvenir que de l'éclat des matins, des rayons verticaux transperçant les futaies, rendant comme une vie fugitive aux feuilles mortes. Une déchirante douceur, ces trois mots peignent bien ce que nous étions beaucoup à ressentir, dès que nous sûmes que l'inévitable avançait à sept lieues d'un coup. Mon patron, l'officier de renseignements au visage franciscain — et la même douceur, — je n'osais plus l'interroger quand nous avions lu ensemble les télégrammes. Un bref regard, aussitôt détourné vers la chenille grimpant le long d'un tronc, vers la campanule, fleurie du matin, puis un bruit sourd dans le ciel pur l'attirait. A perte de vue, une escadre ennemie passait — toujours sud-sud-ouest. Pas besoin de nous regarder encore, pour être sûrs que dans nos cœurs le bruit des explosions prochaines sur les villes de la Meuse retentissait déjà.
Pauvre cœur de chair, honteux d'accorder son rythme à celui d'un jour éclatant de juin, se libérant ainsi de cette main qui le tenait. « Le cœur serré », je ne savais pas ce que cela voulait dire quand je lisais l'expression dans un livre. Mots tout faits, vieux accords qui ne résonnent plus. Maintenant je sais : se lever à l'aube, allègre dans le trou étroit, entendre la voix du camarade, heureux de vivre, prendre dans l'œil un éclat de lumière qui l'enchante, et sentir soudain autour du cœur une main. Pas brutale, ni tendre, mais une main qui l'entoure, le tient avec des doigts dociles aux battements. L'angoisse, encore un mot inconnu de moi, en ce qu'il ne représentait rien de concret, rien qui me touchât. Maintenant je sais. L'angoisse, c'est la main, en permanence, enserrant ce cœur bondissant et oublieux.
Le service, miséricordieux, nous sauvait. Que craindre quand je parle à un homme glorieux parce qu'il revient de patrouille, ou bien lorsque, recherchant l'emplacement d'un observatoire, je trouve Klebnikoff et sa section, enfoncé dans un humus où l'homme a mis du sien, Klebnikoff qui mange sa tartine, pain et sardines, environné de
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mille mouches avides préférant sa peau au pauvre cuir du cadavre déterré, renterré. Le cadavre s'appelle — sa croix me le dit — Gesundheit, qui veut dire en français santé, et qui en allemand est un souhait, comme : « A la vôtre. » En face il y a la côte chauve 311, les Allemands à contre-pente, bons tireurs et patients. « Attention, la tranchée n'est pas assez profonde. On la finira cette nuit. Tournez derrière l'arbre. » On passe devant par bravade, une salve fiche ses plombs dans l'aubier, avec un bruit mat, et un lascar, tchèque ou alsacien, crie en riant : « Gesundheit ! » Paix à ses os ! Je me souviens de ce Gesundheit, vu en Lorraine, rouquin et criblé d'éphélides, timide et plein de bonne volonté, amené dans cette guerre on ne sait par qui — engagé en septembre, — peut-être pour défendre, jusqu'à sa mort incluse, un commerce de vêtements ou de chapeaux dans le quartier Saint-Paul. La tribu déléguait un homme qui n'était pas le plus fort, nous en faisions un légionnaire, et il mourait comme les braves à trois poils que nous envoyaient le Maroc ou le Sud tunisien. Et dix autres ainsi, dont les os déjà nettoyés — ils datent d'une quinzaine — rebondissent sous la pioche. Les soldats qui ont le respect des morts classés, étiquetés, nommés par une croix, dans un lieu idoine, ne se privent pas de râler quand leurs carcasses, par l'ardeur ou la résistance, aggravent leur tâche de terrassier. C'est qu'ils ont, bien gravé dans la tête : « Aujourd'hui toi, demain moi », qui autorise une certaine liberté.
Apparente, voulais-je ajouter. Ce serait inexact. Il ne s'agit pas de liberté, de désinvolture, mais d'une simplicité parfaite. Nous y tenons, à nos morts. Ce même soir, montant au 3e bataillon, chargé de couvrir le repli, je croisai les premiers éléments commençant leur mouvement. Je me suis arrêté, pour les laisser passer, juste à la hauteur de notre cimetière, qui n'est qu'une position retournée par les obus, les cadavres ayant trouvé leur place dans les trous où vivants ils chantaient. Dix, douze files de croix avec l'inscription : « Ici reposent dix... », ici quinze, ici vingt, ici trois légionnaires, promus à l'honneur : mort pour la France. La tombe de l'aumônier est en pointe, place du pâtre. Bienheureux ceux dont on a retrouvé les morceaux, de quoi faire un mort chrétien, à peu près entier dans sa toile de tente. Bientôt cela aussi
nous sera refusé. Ce soir-là, debout en bordure de la piste, je regardais nos hommes marchant à contre-fil, chargés comme des baudets. Le droit fil, c'était plein nord ; nous repartions plein sud. Arrivés à la hauteur des tombes, ils tournaient tous la tête. L'espace d'une seconde, les conversations et les jérémiades s'éteignaient. Adieu, camarades ! (Au Maroc, nous avions nos tués, mais nous les ramenions chez nous, mettant notre honneur à les rendre à une terre française en des mains amies qui leur assureraient un culte durable.)
Heureux celui qui tombe dans une attaque victorieuse, assuré que son corps aura des soins familiers ! Mais ceux qu'on laisse derrière soi, quand on part... J'entendis un vieux à bouc gris qui disait, parlant des Allemands : « Il paraît qu'ils respectent les tombes. » Consolation enfin trouvée. Nous sommes tous prêts à reconnaître que nos tombes, laissées aux mains de l'ennemi, en ont reçu des soins pieux.
A la nuit tombante, j'étais au P. C. du commandant Gauthier, qui avait mission de duper l'ennemi. Pas content, lui non plus. Avoir préparé un bataillon pour une offensive et recevoir la consigne de masquer un repli. On se console comme on peut. « Il paraît que nous allons être embarqués pour Neufchâteau, où Weygand fixe sa ligne. Alors, face au nord, départ foudroyant. » Silencieux dans leurs lignes, pleins de réserve devant ce secteur « infernal » — le mot leur appartient, — les Allemands ne se doutent de rien, ignorant que demain ce bois d'Inor sera leur. Quelques-uns sauteront sur nos pièges. Pauvres pièges, qu'on n'a pas eu le temps de poser partout ! L'affaire ne sera pas chère, quoi qu'il arrive.
Gauthier dispose ses sections de couverture, dont un élément est commandé par Raïvesky, hier adjudant à noble tête de boyard. En langage militaire 1940, cela s'appelle une croûte, c'est-à-dire un dispositif léger, gardant le contact avec l'ennemi, faisant du volume comme s'ils étaient mille. Pendant ce temps le régiment s'en va, et à l'aube naissante la croûte se disloque et rejoint au mieux. L'ennemi attend le petit jour, d'abord circonspect, étonné de ne point recevoir les dix rafales de 75, pressées comme des abois, qui ouvrent chaque journée.
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La nuit est lente à s'installer, gênée par un long nuage plat, encore incandescent à l'ouest. Compagnie par compagnie, le régiment gagne l'orée. Les hommes sont silencieux. Pas tellement pour obéir que par incertitude. Tant d'histoires circulent de nouveau, et les nôtres, pour indifférents qu'ils restent à ce qui ne touche pas le régiment, finissent cependant par s'étonner : on ne lâche pas, en secret, une position solidement fondée et armée sans quelque terrible raison.
Cette nuit-là, entre dix autres occasions, j'ai regretté que le commandement tînt farouchement au secret non pas des buts — ce qui est naturel, — mais des raisons d'un mouvement, dès l'instant que, engagé, il ne peut plus pâtir des indiscrétions. Mystique du secret, ou bien dédain de la compréhension des hommes, de leur besoin d'être informés ? Je ne sais, mais je le déplore. Ainsi, ce repli d'Inor, il était aisé de l'expliquer sans entrer dans de dangereux détails. Je l'ai fait de mon mieux, chaque fois qu'un homme, rencontré sur la piste, un sous-officier, attendant avec sa section, me disait avec une insouciance qui dissimulait mal l'inquiétude et quelque hargne : « Où va-t-on ? » Je ne savais rien du secret des dieux ; mais, chargé de porter des ordres aux bataillons — j'en avais lu le texte — sous bois, où un messager peut être aisément enlevé, j'avais la consigne de détruire mon papier en cas d'alerte — afin que, rescapé, j'en pusse transmettre la teneur, ou bien parce qu'en cas d'urgence il fallait connaître la situation pour transmettre un commentaire oral, s'ajoutant à un ordre, ou rapporter du bataillon un rapport éclairci par une communication verbale.
Ainsi ai-je connu pourquoi nous partions. Les armées de notre gauche étaient enfoncées ; il devenait urgent d'aligner l'armée Huntziger sur ses voisins si l'on ne voulait pas que, tournée par un ennemi qu'elle avait bloqué de front, elle fût rabattue sur Maginot. En outre la plupart des éléments de cette armée, et singulièrement notre 6e nord-africaine, étaient intacts, animés d'une ferme volonté de se battre. Inutile de les laisser s'engager dans un combat d'arrière-garde, qui les eût entamés, alors que, reportés sur la Haute-Meuse, ils formeraient le noyau d'une contre-attaque.
A notre plus modeste échelon, le régiment, le repli s'imposait pour ces raisons générales, et pour quelques raisons particulières dues à la nature boisée de notre secteur. Un débouché massif de chars sur nos coéquipiers, algériens et marocains, par les vallées parallèles — et nous encadrant — de la Meuse et de la Chiers avait de grandes chances de briser la résistance de nos voisins, en terrain découvert, quelque crédit qu'on fit à leur vaillance. Nous restions alors isolés, encerclés dans ce bois incommode, voués à la destruction rapide par pilonnage.
L'explication tenait en trois phrases, illustrées d'un schéma dessiné du bout de la canne, sur le sol. Tous ne comprenaient pas le détail de la chose, tous concevaient que nous ne devions pas être « faits comme des rats ». Je pensais, alors, que si chaque chef de section avait reçu un bref topo précisant ce que je viens de dire, et qu'il l'eût commenté à ses hommes, à ce dernier échelon, la troupe en eût eu le cœur allégé. On m'a dit et répété : « Les hommes s'en foutent, pourvu qu'ils aient à boire et à manger. » Il faut être de la troupe pour mesurer l'inexactitude d'un tel propos, en contradiction d'ailleurs avec la théorie française, qui veut le troupier intelligent et avide de savoir les raisons de son action.
✻
Cette nuit du 9 au 10 juin, j'eus brusquement l'intuition du malheur. Sans doute, comme je l'ai dit déjà, les derniers jours du bois d'Inor n'avaient pas laissé d'inquiéter quelques-uns d'entre nous, avertis de ce qui se passait sur notre extrême gauche. Mais nous n'étions pas dans le bain. Je répéterai : la troupe, sur ses positions, les attaques ennemies rejetées, vivait dans une entière confiance, gardée du désœuvrement par les terrassements qu'on lui ordonnait, les gardes, les patrouilles, les rafales de mitrailleuses et d'obus.
Sur la route, vers Baalon, sous un ordre apparent, je devinais une hâte qui laissait beaucoup au hasard. Installé à une croisée de chemins pour aiguiller les nôtres, j'entendais la longue rumeur des convois d'artillerie roulant sur deux files, tenant la route plein bord, tandis que les fantassins avançaient, avec un mouvement de fourmis dans les fossés. L'horizon vers le nord s'éclairait par pulsations, et des détonations tardives donnaient la preu-
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ve que le contact était gardé. Dieu merci, je n'entendais pas la fusillade haletante, le pilonnage qui eussent indiqué que l'ennemi, ayant éventé notre ruse, pénétrait dans nos positions masquées par la mince croûte du 3e bataillon. Sans doute attendait-il le jour. La nuit était fraîche, l'herbe humide. Les conducteurs endormis sur leurs bêtes venaient buter sur le chariot ou le canon précédent. Jurons et cris sourds. Vers trois heures tout notre monde fut sous bois, sans erreur ni pagaille, les véhicules poussés à l'abri des frondaisons. Quelques cuisines diligentes, ayant allumé les feux, servaient le jus à l'arrivée. Il n'en fallait pas plus pour contenter les hommes et faire rouspéter ceux qui n'appartenaient pas à ces compagnies où un capitaine exigeant tient la rêne courte à son sergent-major et à cette valetaille qui entoure l'ordinaire comme s'il ne s'agissait pas de choses dues à la troupe.
Allions-nous rester dans ce bois ? Qui le savait ? Même pas le colonel. Il allait falloir de nouveau creuser, étayer, recouvrir, puisque c'était là notre affaire, même si la dernière tranchée creusée on nous envoyait ailleurs.
L'endroit où nous avions dormi n'était pas le bon ; aussi, dès le jour venu, en chercha-t-on un autre, de layon en layon, dans une forêt salie par le séjour de l'homme.
Le colonel finit par choisir un ravin profond, propre à l'installation de ses services, de la radio. Il fallut alors engager la liaison avec les bataillons, assez éloignés. Le 1er et le 3e rameutèrent bientôt, mais le second restait loin vers Baalon. On m'y envoya porter un ordre de mouvement afin qu'il rejoignît le gros. L'emplacement où il se trouvait, le diable le savait. On me le montra sur la carte ; mais quand à me donner la carte, pas question. Il y en avait trois de cette région pour tout le régiment. (Après, ce fut bien pis. On comprend ainsi qu'au cours de la retraite des unités se soient égarées, aient perdu leur chef, puisque leur manquait le document authentique qui eût unifié le langage, nommant pour chacun, sans interprétation possible, une côte, un lieu dit, des coordonnées. N'avait-on pas pensé que la guerre peut revêtir la forme du mouvement rapide, incessant ?)
Il fallait donc ramener ce bataillon laissé en rade autour de Baalon, présumé tenu déjà par l'enne-
mi, qui avait « sonné » le village au cours de la nuit.
J'emmenais avec moi le sergent Schlegel, et nous allâmes vers Baalon par la grand'route glissante. Ai-je dit qu'il avait plu de minuit à l'aube ? Une brume à couper au couteau. Nous croisions les derniers repliés, ceux qui, harassés, s'étaient couchés dans un fossé, et qui le jour venu, en proie à la panique du soldat dans un décor vide, allaient « à toutes pompes », par petits groupes agglutinés autour d'un ancien, mêlant tirailleurs, biffins et artilleurs. Ils criaient en passant : « Vous ne savez pas où est tel régiment, telle batterie ? » A quoi nous répondions : « Vous n'avez pas vu le 2e du 11e ? » Deux questions également sans réponse.
Je vis pour la première fois l'abandon du matériel : une voiture radio, tout équipée, poussée au ravin, pour une roue cassée. Schlegel dit : « Ils vont mal ! », et — l'instinct « approprieux » du vieux légionnaire reparaissant : « Faudrait pouvoir trier ce matériel et emporter le meilleur pour notre radio ». Moi, je ne pensais qu'à ce sacré bataillon. On ne peut pas dire que je sois un as de la lecture de la carte et de l'orientation, mais avec une carte je me serais senti plus tranquille.
UN tournant de la route découvrit Baalon sous un dôme de fumée : le village brûlait lentement ; ou plutôt quelques maisons, atteintes par les incendiaires. La borne kilométrique indiquait que nous en étions encore à six kilomètres. Sous un cerisier fleuri, une charrette était arrêtée. Elle était nôtre, timbrée de la grenade. Le conducteur, à la tête du cheval, dirigée vers Baalon, cassait la croûte.
— Quel bataillon ? Deuxième ? —
— Il est à Baalon, non, derrière Baalon, dans le bois au fond d'une vallée.
— Et les Allemands ne sont pas à Baalon ?
— Je n'en sais rien. Je viens du ravitaillement... Les autres qui sont passés disent qu'ils y sont.
— Vous m'attendez, puisque vous allez par là ?
— Pas le temps... Moi, je finis le casse-croûte et je pars.
Il nous rejoignit au trot tandis que, prenant à travers champs, nous envisagions de tourner le village pour regarder ce qui s'y passait. Dans un pré il y avait des vaches.
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A peine nous eurent-elles vus allant dans leur direction qu'elles prirent le galop à notre rencontre, nous entourèrent comme des chiens fous, en meuglant de joie et de détresse. Les animaux domestiques, ceux en tout cas qui sont accoutumés à la main de l'homme, dans la caresse ou le soin, ne peuvent plus vivre sans lui. Nous les détournâmes, elles nous firent escorte. Nous leur jetâmes des pierres. La traversée d'un champ de luzerne les retint par la gueule.
Pas d'Allemands à Baalon. Le village avait ses façades du levant couvertes de vignes et d'espaliers, et son aspect quelque chose de la vie laissée par ceux qui l'abandonnaient : une fenêtre ouverte, un linge qui sèche, des pigeons épargnés sur un toit. Le vallon indiqué par le muletier, qui le tenait d'un autre, s'ouvrait devant nous, à moins que ce ne fût celui de droite. Pas un chat. Rien au plus lointain horizon, et le ciel le plus calme. Où diable étaient les Allemands ? Ils avaient eu largement le temps de découvrir notre départ. Un hangar, en bordure du sentier, fut abordé avec prudence. Vide. On marcha un bon quart d'heure encore, à l'abri d'une haie, puis sur une levée de terre nous aperçûmes quelque mouvement. A cinq ou six cents mètres. On avance encore. Rien ne bouge.
— Ce ne sont pas des Allemands, dit Schlegel.
— Et pourquoi ? nous répond le muletier qui tire sa rosse. Des fois qu'ils voudraient nous cueillir, et j'ai tout juste quinze cartouches.
Ce n'étaient pas les Allemands, mais les cavaliers de notre G. R. D. en position de couverture, en liaison avec le bataillon. On me conduisit au commandant d'Alégron, que je trouvai soucieux — sans ordres depuis vingt-quatre heures, les guides s'étant égarés. Lui non plus n'avait pas vu un Allemand, et cette absence, ce silence inquiétaient un vieux soldat de l'autre guerre, déconcerté par la perte de contact et qui devinait tout à coup que cette guerre n'était plus la sienne. Il murmurait : « Tout ça ne me plaît pas beaucoup, pas beaucoup. » Par un cheminement sous bois, sur des pistes d'argile détrempées où les hommes trop chargés et les bêtes devant les voitures patinant s'étalaient à chaque instant, le commandant allait à pied, lançant ses longues jambes de faucheux, jurant à mi-voix lorsqu'il dérapait.
Son cheval suivait, conduit à la main par l'ordonnance. Le commandant reprit :
— C'est loin, votre truc ?
— Pas très, puisque nous allons à la corde de l'arc que j'ai suivi en venant à vous... Six ou huit kilomètres.
— J'en aimerais autant trente, sur terrain ferme.
— Mais pourquoi allez-vous à pied, mon commandant ?
— Parce que, et souvenez-vous de ce que je dis : dans ce qui commence ceux qui veulent commander devront marcher à pied, sentir la troupe coller à leurs talons, sinon...
Il siffla. Il portait son casque accroché au ceinturon, ayant coiffé son calot de fantaisie, vert clair soutaché de rouge. Le monocle donnait un faux éclat au regard, en réalité las.
Tout se passa très bien.
Si je me suis étendu sur le détail de cette journée où la retraite devenait réelle, c'est qu'elle m'a laissé une curieuse impression de sérénité dans la grisaille, de silence, presque de torpeur. Je pensais à certaines tempêtes dans la savane africaine, que nous ne prévoyons pas, que rien n'annonce, pas même ces premiers frémissements de la plus haute feuille d'un grand arbre, informée avant tous. Mais sur les pistes, dans les traînées, un monde galope, trotte, rampe, bondit, poussé par le même mouvement hâtif vers le nid, le trou. Une gazelle passe en flèche, des oies de Gambie dérivent en criant. Puis c'est le déchaînement — la nature en convulsion. Ainsi aux approches de la forêt de Woëvre une armée, égaillée, coulait-elle ses petites colonnes par tous les sentiers, routes et layons, dans ce même mouvement hâtif et presque silencieux.
L'orage n'était pas pour cette nuit, en tout cas pas celui que nous attendions. Mais la pluie, fidèle, ne cessa qu'au jour. Trois rafales de gros calibre éclatèrent au hasard, comme tirées par un artilleur éveillé en sursaut.
ONZE JUIN
Vingt-quatre heures en forêt de Woëvre, sous des chênes maigriots, et les moustiques nous mangent. Il pleut. Personne ne sait de quoi demain sera fait. Tenir sur place ou bien continuer la retraite. Les mieux informés disent : « Weygand établit une ligne sur la Haute-Meuse. On y ramène les meilleurs régiments, laissant aux moins bons le soin de couvrir le repli contre un ennemi peu pressant. » Notre division s'attend à être transportée par camions vers Neufchâteau. Le 11e de Légion est encore frais, quoique déjà réduit en effectif, ses pertes du bois d'Inor n'ayant pas été compensées par des renforts. Mais l'esprit guer-
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rier est intact, comme celui de nos voisins algériens et marocains, et la fatigue pas encore sensible. Vingt-quatre heures de repos suffiraient pour rendre aux hommes tout leur allant. Le cran est intact. Peu de nouvelles de l'extérieur. Canonnades sur nos arrières. Radio muette. Mais déjà sur les routes les premiers signes de débâcle : beaucoup de fantassins sans armes ni barda, beaucoup d'isolés, groupés à trois ou quatre en marge des routes, faisant leur tambouille au coin d'une haie. Surpris, nous interrogeons : « Qu'est-ce que vous foutez là ? Et votre corps ? » Cette réponse que nous entendrons souvent : « Perdus. — Mais les armes ? » Pas de réponse. Un geste vague qui dissimule encore la gêne. Les convois tiennent le milieu des routes, artilleries de tous calibres, chevaux au flanc creux, achevant de suer la graisse de printemps. Longeant, sur les bas-côtés, ces charrois et ces bandes, je pense à ces relèves de printemps de Lorraine, où les hommes portaient des primevères passées dans la jugulaire du casque, tandis que les chevaux en avaient des touffes au bridon, qui leur caressaient les paupières. On attend des heures qui font un jour, et les ordres arrivent pour la nuit ; en route, direction Verdun.
Epuisante étape, conduite sans ménagement. Retraversés les villages de Brandeville, Ecurey, au pied de ce haut plateau que nous tînmes au début de mai, d'où nous dominions la Woëvre. Nous disions alors, tandis qu'on piquetait les ouvrages prévus : « Quelle position imprenable, avec des vues lointaines ! Les chars peuvent toujours venir. » Mais nous songions à cette hypothèse comme s'il s'agissait d'une manœuvre, le front étant plus au nord, entre Meuse et Chiers. On se battait encore en Belgique, mais qui eût songé au désastre de Sedan ?
La piétaille peine, peine dans la nuit. Les routes roulent à pleins bords leurs convois, étayés à pleins fossés de fantassins haletants. Du coup personne ne comprend plus rien. Mais comme le soldat supporte mal l'ignorance, il invente, et ce jour-là, soumis à une saine logique, décide : « Nous allons défendre Verdun. » Verdun, quelque part devant nous, au delà de ces lignes montueuses où l'herbe a mal repoussé. Une fumée s'élève, épaisse colonne, largement nourrie à sa base, qui, atteignant le ciel, s'épanouit comme si elle était seule à le soutenir. L'essence brûle dans les dépôts de Ver-
dun, dit un motard, à qui l'on ne songe plus à demander : « Tu l'as vu ? Qui te l'a dit ? » Mais l'on pense : « Ces salauds-là, s'ils brûlent déjà l'essence, alors qu'on arrive ! » Le soldat est confiant, crédule, facile à maintenir dans la confiance, puis, dès qu'on ne le surveille plus, passant d'un bond à la défiance, qui lui explique par le pire ce qu'il ne comprend pas. Verdun ! Si nous devons nous battre devant Verdun, qui nous vaincrait ? Quatre cent mille morts, invisibles mais présents, guident nos gestes, redressant les plus faibles, exaltant ceux qui se souviennent. Qui nous vaincrait ?
✻
Quand le jour se leva, et le soleil succédant à la pluie, nous étions au bois des Caures. Nous allions une fois de plus stationner là jusqu'à la nuit, soustraits aux vues des avions, attendant des ordres. Verdun à quelques kilomètres, quelle base de départ pour la contre-attaque ! L'air que nous respirions sur ce haut-lieu était tonique. Ce n'est point forcer les mots que de le dire. Les plus simples des nôtres étaient avertis de ce que représentait Verdun pour l'âme française. La gloire d'une résistance victorieuse avait ébloui le monde. Son éclat n'avait pas failli, je pouvais le juger aux exclamations des hommes, à l'ardeur avec laquelle ils épelaient les inscriptions du monument, à l'étonnement admiratif qu'ils montraient devant ce plateau crevassé, où l'herbe ne dissimulait pas, après plus de vingt ans, les cratères des obus, dont les bords se touchaient tant le sol en avait été méthodiquement criblé. J'allai en pèlerinage au P. C. de Driant. L'abri avait dû servir récemment de cantonnement à la troupe. Les murs en portaient les stigmates, pleins d'inscriptions au charbon, de clous d'où pendaient des bouts de ficelles, et quelques pancartes rappelaient le temps de la paix, les visites aux tombes, un respect qu'il fallut imposer. L'impression était pénible. Il semblait qu'on eût dû respecter ce sanctuaire, et s'il fallait s'installer là ce devait être sous sa garde, mais non dans ses murs.
Driant, c'était le héros des chasseurs, mais pour moi avant tout ce capitaine Danrit dont les livres prophétiques avaient enthousiasmé mon jeune âge. Nous étions maintenant trois camarades à l'endroit où il tomba. Silencieux, parce que les mots ne servaient de rien. C'était plutôt une prière bouche close que nous faisions, chacun à sa ma-
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nière. Il semblait que l'angoisse sourde qui nous étreignait en fût allégée. L'un de nous dit simplement :
— Si nous ne sommes pas capables de faire comme eux, nous ne méritons pas de vivre.
VERDUN !... Ce que fut cette longue bataille de 1916, je le savais vaguement, dans mon adolescence, par les récits et les deuils. Mais c'est à Bel-Abbès, en 1921, que j'eus de ces journées d'enfer une idée précise. Bleu de moins de vingt ans, j'avais pour voisin de rang, à cette revue des engagés que le colonel passait alors dès qu'ils étaient habillés, un vieux, ou du moins ce que mon âge présomptueux nommait ainsi. C'était un grand diable, gris de poil, qui avec la vareuse et la culotte américaine qu'on nous distribuait avait su composer un uniforme de soldat, tandis que nous étions mis comme l'as de pique. Il avait la croix de guerre avec deux clous. Lorsque le colonel fut à sa hauteur, le vétéran lança d'un trait un nom à consonance flamande, précisa qu'il était Belge, et attendit dans un parfait garde à vous, qui cependant laissait au regard toute sa malice. Le colonel tendit l'index vers la croix et dit : « Et ça ? » Alors jaillirent en coups de clairon : « Verdun, février 16, mon colonel. » L'ancien, avec sa trogne hilare sur ce corps figé, me fit penser à Flambeau, grenadier de l'Empereur.
Le colonel esquissa un salut discret et, fidèle à la règle légionnaire, n'interrogea pas plus avant.
Après la revue, Flambeau et moi — ce n'était certes pas son nom, pas plus que ce laborieux Van Vagenende, choisi le jour de son engagement — nous allâmes boire un pot. Je le pressai de questions : « Verdun ! Racontez, racontez ! »
Tandis qu'il égrenait ses souvenirs d'une mémoire que les détails envahissaient soudain, la bataille s'animait pour moi. Il n'en avait vécu qu'un fragment, comme chaque homme dans le rang, là où il devait être, et son devoir n'avait pas un instant cessé d'être simple : accroché avec cinq copains à un bout de tranchée, tout ce qui restait après l'explosion qui avait recouvert la section, il avait tenu. Sur cet espace réduit ces hommes avaient reçu dix fois leur poids de métal, mais leur chance les gardait encore. La nuit avait suivi le jour, presque aussi lumineuse que lui tant le feu était dense. Puis dans l'aube neigeuse des
silhouettes se dessinaient. Nos gars ne tenaient plus debout ; crevés de fatigue, d'insomnie, de faim, de soif, il leur semblait que bras et jambes refuseraient tout service. Mais l'un d'eux — ce chef que le danger crée — avait hurlé : « Les voilà ! Attention ! » A ce cri, ils avaient retrouvé leur force. Ils avaient bondi en avant. Un heurt qui ne laisse que le souvenir d'un visage adverse, soudain démesuré dans ses traits distendus par la douleur. Et de nos six hommes trois vivent encore, accroupis à la lèvre d'un autre entonnoir, haletants, épuisés comme des bêtes forcées. Et dans les crânes, martelés par la fièvre, ce mot qui sonne : « Tenir, tenir ! »
Ils ont tenu. C'étaient des hommes comme nous, ni plus grands, ni plus forts, ni plus résistants. Mais une voix en moi murmure, insidieux écho de ce que j'ai vu ces derniers jours : « Ni plus grand, ni plus fort, ni plus résistant. Mais le cœur ? »
Si nous avons le même cœur, nous le saurons demain quand nous nous battrons devant Verdun, pour Verdun.
✻
Le régiment n'aura pas soufflé longtemps. Le 1er bataillon est au long de la route, avant le bois des Caures, le 2e dans une pâture et une clairière du bois, le 3e je ne sais où, n'y étant pas allé. Tous les hommes déchaussés, dorlotant leurs pieds, pas beaux à voir. Tous inquiets quant à la suite, se demandant si on va les faire galoper longtemps à ce train, auquel cas il vaut mieux faire face et crever tout de suite. Mais tous à leur rang, resserrés autour des chefs.
A cinq heures arrivent les ordres, à six le départ. Sans difficultés, les compagnies se forment. « On va défendre Verdun. » Dernier mot d'ordre. Les premiers cent mètres sont pénibles, sur les ampoules écorchées, les cuisses à vif. Puis le mouvement est repris, retrouvée la cadence, et cette passivité chamelière des fantassins marchant sur la route. Qu'il faut peu de temps d'immobilité pour qu'une troupe accoutumée à la marche souffre, comme bleusaille, d'étapes trop longues, conduites trop vite ! A noter pour la prochaine armée : la marche, la marche et encore la marche, puis le tir, et encore le tir. Ceci n'est pas mon opinion, qui ne vaudrait que
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peu, mais le résumé de ce qu'ont dit vingt officiers, la traduction de cent plaintes d'hommes exténués. Mais notre peine n'est que peu de chose auprès de celle d'un régiment d'infanterie de forteresse, replié des environs de Longuyon, et ramené d'une traite jusqu'à nous. L'automne, l'hiver, le printemps avaient passé sur ces troupiers trop stables. Tous gras à lard, pleins de bonne volonté, et jetés d'un coup au delà d'une résistance raisonnable, juste bons à se faire hacher sur place, non pas à combattre selon une idée tactique en défendant leurs os. Quand les pieds saignent le moral en prend un rude coup.
✻
Dans la nuit on m'envoie vers Bras, une croisée de routes, avec trois motocyclistes afin d'aiguiller les bataillons. Passé Vacheraucourt, endormi comme mort, nous longeons une crête. On s'arrête devant une bicoque dont la fenêtre brille. Il y a là un civil, ancien combattant de l'autre — une main en moins — qui a mis ses médailles en brochette sur sa veste. Il est assis à sa table devant un quart de jus, seul et silencieux.
— Bonsoir.
— Bonsoir.
Pas plus engageant. Il me regarde tout droit et ne dit rien. Un peu arrogant, en d'autres temps, ailleurs. Mais les anciens sont les anciens, on m'a dressé autrefois à les respecter. J'interroge donc, pour parler :
— Qu'est-ce que c'est que cette longue crête ?
— Côte du Poivre. J'y ai laissé ça. La main qui manque.
— Vous habitez ici ?
— Et pourquoi non ? Cigarette ?
— Non, merci. Bonsoir.
J'étais dehors.
— Dis donc, viens ici.
Je reviens.
— Alors, vous partez tous ?
— Tous qui ?
— L'armée.
— Vous êtes cinglé.
— Pas tant que ça.
Alors je lui explique ma mission, le prochain passage des bataillons. Il répond :
— C'est bien ce que je dis, vous partez tous, même vous, les durs des durs.
On lui casserait la gueule avec joie. Il ne comprendrait pas mieux. On reste calme, on enchérit :
— Même les durs des durs qui n'ont de leçon à prendre de personne, parce que des anciens comme
toi, chez nous il y en a cent qui te valent et te dépassent.
— C'est à voir.
— Tout vu, au bois d'Inor. Pour la suite, attends demain. Salut.
Je sors, et lui derrière moi, clopinant. Sa main coupée, et quelque chose dans la patte. Il peut grogner cent fois plus, je lui dois le respect. Je le salue. Il tend sa bonne main.
— Ne m'en veux pas. On ne sait plus. Mais je crèverai ici, moi.
Je ne sais ce qu'il est devenu. Je n'avais pas le cœur fier, tandis que j'attendais à la croisée des routes. La nuit bourdonnait. Des unités passaient, puis des isolés, inquiets comme des enfants perdus, criant vers la première silhouette aperçue, nommant un régiment, une compagnie. Nos bataillons n'arrivèrent qu'après minuit, annoncés par une sourde rumeur, un lent piétinement. Les chefs de bataillon allaient à pied, avec leur personnel en tête. Brève reconnaissance, indication donnée. Et les files des fantômes se perdaient dans la brume nocturne.
Un vieux du 2e traînait la patte, loin derrière les derniers. Il haletait :
— C'est encore loin ?
— Non, à peine un quart d'heure.
— Je n'en peux plus, j'ai une hernie comme ça.
Il montrait son poing.
— Couche-toi là. Je te réveillerai au jour. Tu devrais grimper sur une voiture.
— Et le toubib ?... J'ai cette saloperie depuis dix ans, je croyais que ça tenait. On a trop fatigué, alors c'est ressorti.
— Tu n'es pas de l'active ?
— Non, rengagé pour la durée de la guerre.
— Avec ton truc ?
— Je m'étais arrangé, le toubib n'a rien vu.
— Alors, dors maintenant.
Il s'allonge en geignant, cherche son aise, puis, l'ayant trouvée, plaint son mal à petits mots et commence de ronfler, bouche ouverte.
La fraîcheur de la nuit annonçait l'aube. Les derniers avaient passé, appuyés à leurs bâtons ; j'avais hâte d'aller m'étendre à deux pas de là, quand j'entendis le pas d'un cheval, mais flou comme s'il n'avait pas de fer, et des appels murmurés. Un coup de lampe découvrit l'équipage, qui n'était qu'un poulain de six mois qu'un légionnaire conduisait en le tenant enlacé, le charmant par des mots balbutiés que la
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bête paraissait entendre. Aussitôt la question, dix fois posée :
— Où est le 1er ?
— Quinze cents mètres sur la droite.
— A qui est ce poulain ?
— A personne, à moi. Sa mère tuée, rien bouffé toute la journée, rien bon. Il faut trouver du lait.
— Et après ? Et demain ?
— Je le donnerai à un paysan ; autrement, il claque.
Pauvre type qui croyait que nous allions rencontrer des fermes habitées. Il continua sa route, mais à cent mètres de là le poulain broncha, puis tomba. L'homme était penché sur lui, tentant de le relever. L'animal haletait, esquissait un pauvre hennissement. L'homme jura un chapelet de noms de Dieu pour cette saloperie de guerre. Il parlait mal français, peut-être polonais ou tchèque :
— Aidez-moi à le mettre sur l'herbe. Ici, ces salauds de camions vont l'écraser.
Nous avons transporté le poulain qui n'essayait aucune défense. Il était doux et tiède, avec un souffle d'enfant. L'homme s'allongea près de lui, le bras passé autour de l'encolure, caressant le chanfrein de l'autre main. Et je n'étais pas à trois pas que la litanie recommença, mêlant le français à une langue inconnue. Mais j'entendais : « Petit poulain, petit poulain, je t'emmènerai à ta maman. » Ce garçon a du cœur de reste, pensai-je ; ou plutôt je me contraignais à le penser, dans cet instant où je m'endormais, glacé par un vent qui venait des coteaux de Verdun.
Je n'aurais jamais reconnu l'homme, le lendemain, à un carrefour sous Douaumont, s'il n'était venu me dire : « Merci pour le coup de main, cette nuit. Petit poulain, il est foutu. » Sitôt dit, reparti, roide.
FROIDETERRE, 14 juin. — Le moment était à l'allégresse. Un soleil bon pour plusieurs jours, et, en bordure de la route, une rame de camions pour enlever le 3e bataillon. Le reste du régiment suivrait. Direction : ligne Weygand. Environs de Neufchâteau. L'offensive.
Ces nouvelles, il est vain de les communiquer au rapport. L'air en est saturé. Les hommes respirent et savent. Un peu de patience seulement. Le temps que les camions arrivent. Ce n'est pas du vent, puisque, nous avons vu le 3e bataillon tous, nous avons vu le 3e bataillon partir. « Ça au moins — déclare la troupe — c'est intelligent. Au lieu de brûler l'essence, on emploie les
camions pour transporter les soldats. Comme ça tu arrives tout frais. Tu peux faire du travail propre. »
On attend. On dit que le général commandant notre division est auprès du colonel. Ventre dans l'herbe à compter les brins ; on a retourné des fourmis. Dans le ciel, très haut, un ronronnement de guêpe. Un peu de tiraillerie vers le nord, du canon par quintes.
Entre l'ennemi et nous, rien ou presque : des G. R. D. formant couverture, seul élément combattant ; mais, sur les routes, les voitures à chevaux, des isolés par petits groupes, les solitaires se collant les uns aux autres, sans se connaître, pris de cette peur panique du soldat qui a perdu sa troupe. Tout cela ressemble déjà à la pagaille. Il est vrai qu'on ne conçoit pas une retraite sans cette écume traînant derrière elle. Ça s'est vu de tout temps. L'essentiel est que les bons régiments soient en ordre, tels les trois de notre 6e nord-africaine.
Nous attendons au bord de la route qui monte en corniche vers Douaumont, puis Verdun. Le général, les colonels, leur entourage forment un petit groupe autour d'une voiture. Un lieutenant tient une carte étalée entre ses mains, vers quoi convergent les regards. Dans cette curieuse guerre, les alternatives de confiance et de désarroi se succèdent sans transition. On est à la confiance. Peu importe ce que discutent les chefs. Les camions vont arriver. Mais le lieutenant, mon chef direct, me donne l'ordre de grimper au sommet du plateau qui nous domine, crevé d'énormes entonnoirs de l'autre guerre, mal revêtus d'herbe. Avec une dizaine d'hommes, nous irons border la frange du plateau d'où l'on a des vues sur la route vers Bras, où nos bataillons continuent à défiler. Le 1er viendra nous relever. Et le départ pour Neufchâteau ? Geste vague du lieutenant. Accroupis près de nous, il y a un paquet d'hommes d'un régiment de forteresse, agglutinés à un adjudant. « Perdus », déclare-t-il. Notre colonel, qui s'est approché, se fâche, leur demande s'ils sont à leur aise, hors de l'action, comme des prisonniers. L'adjudant s'enroue d'émotion. Il fera tout ce qu'on voudra. Ses hommes approuvent. Nous les prenons avec nous pour grimper sur le plateau.
Nous montons bon train, déployés, contournant les cratères dans cette herbe sèche, rude, coupante, qui habille tous les coteaux hachés du périmètre de Verdun. Non pas un ten-
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dre gazon, ni même un foin odorant, qui n'eussent pas voulu de cette terre truffée d'acier, pétrie du nitre des explosions. Alors, les forestiers ont cherché la graminée peu difficile dans sa nourriture, quelque chose comme une herbe d'Australie. On ne voit pas à vingt mètres devant soi, entre les buissons. On ne sait sur quoi on va déboucher, comme chaque fois qu'on marche en pointe. C'était ainsi dans les colonnes du Maroc, tandis qu'on franchissait les lits asséchés d'oueds parallèles. Le sommet atteint, bientôt bordé par ce mince rideau, on regarde vers les fumées. Villages qui brûlent. La route, dans le fond, fait une large boucle. Encore des isolés, des chariots. Le G.R.D. est accroché. On attend.
Puis les premiers éléments du bataillon Rouillon nous rejoignent, en petites colonnes bien espacées. Voici le capitaine commandant, comme toujours jovial, sa canne basque au poing. Il s'installe dans un trou. Palotay, son observateur, ouvre les ciseaux de la binoculaire. La position est bientôt occupée, judicieusement. Pas besoin de creuser, il y a plus d'entonnoirs que d'hommes. La troupe est gaie. On s'interpelle : « Alors, c'est ici qu'on va tenir. » Personne ne pense plus au départ pour Neufchâteau. Le capitaine Rouillon me désigne Douaumont, coiffant avec magnificence une longue crête, et avec un demi-sourire : « Bel emplacement de combat, face à l'ennemi, le dos à l'ossuaire. » La troupe sent cela, si elle ne le comprend pas. Déjà les hommes, un sur trois, à tour de rôle, astiquent le mécanisme de leurs armes.
Coups de gueule du capitaine quand les insouciants se profilent debout sur la lèvre du ravin. Mettons tous les atouts dans notre jeu. Un malin interroge : « On a de l'artillerie ? » A quoi un autre répond : « Tu penses qu'elle doit être déjà à Verdun. » Le fantassin est volontiers injuste, dès qu'il ne sent plus derrière lui, prêtes à le recouvrir d'une coupole de sifflements, ses batteries d'appui direct. Qu'on le lui passe. Il ne sent que trop combien il est chétif, livré à lui-même, dès que l'ennemi, renonçant à hasarder son infanterie, commence un travail méthodique de pilonnage. Mais ici on s'en fout. Douaumont, Fleury, Vaux, déploient sur nous des ailes invisibles. Sous nos pieds, trois épaisseurs de cadavres, si bien mêlés au sol depuis vingt ans que dans une poignée de cette terre sèche que je laisse glisser entre mes doigts il y a pour
moitié de la poussière d'ossement. Jeune soldat, j'avais lu tout ce que les Français et les Allemands avaient publié sur la bataille de Verdun. Ce printemps, j'avais lu les deux volumes de Romains, me promettant, la guerre finie, de faire un pèlerinage minutieux. Et nous voici dans ce décor, dont chaque site éveille en moi une phrase de celles que j'ai lues, de celles que j'ai entendues de la bouche de mon camarade Van Vagenende, alias Flambeau. Le soleil glissant déjà sur l'horizon éclaire Douaumont sous un angle qui donne à l'ossuaire un merveilleux relief. L'air appartient aux cigales, il a l'odeur des fraises que nous piétinons, ne mangeant que les plus rouges.
Sauf les vigies, la troupe somnole, le corps tout équipé, dans cet abandon de guerrier fatigué qui ne diffère pas de celui du cadavre.
Le ciel n'a jamais été plus pur, d'un bleu turquoise sur nos têtes, qui tourne au gris vers l'horizon parce qu'il n'est pas un point d'où ne montent de lentes fumées.
Vers l'ennemi, rien. Plus un coup de fusil. Un camion flambe et deux hommes s'en éloignent. On fait des hypothèses : l'Allemand va-t-il lancer des chars ou ces autos légèrement blindées qui suffisent pour flanquer la pagaille dans des lignes peu assurées ? Qu'elles viennent, nous avons là deux canons de 25, servis par de fins pointeurs qui n'en finissent pas de repérer, calculer, tourner leurs roues. Vers 5 heures arrive un officier. J'entends des fragments de phrase. La situation évolue d'heure en heure sur notre extrême gauche. Les Allemands vont vers la Bretagne, vers Dijon. Plus question de se rétablir à Neufchâteau. Ils y seront avant nous. Le 3e bataillon tient les ponts de la Meuse vers Spada. Le reste du régiment va le rejoindre, direction générale Commercy, Void, Vaucouleurs. Le capitaine appelle : agents de liaison des compagnies. Bientôt, les commandants de compagnie sont au rapport. J'ai déjà dit et répété ce qu'est cette rage, née de la déception, qui nous étrangle chaque fois que nous ne comprenons plus.
Dieu sait que pas un de nous n'a envie de mourir. Hormis ces quelques-uns qui portent la marque sur le visage et qui rouleraient sous le camion si une balle ou un éclat les rataient. La masse des légionnaires espère bien ramener sa carcasse. La chance aidant, cette assurance rend le courage plus facile. Mais s'il est des jours où l'acceptation
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paysans, évacués contre leur gré, rattrapés par les Allemands alors qu'ils étaient jusqu'à deux ou cinq jours de marche de leurs villages. Y reviendraient sans délai ?
Refaisant quinze jours plus tard cette route, mais en morne de prisonniers, buvant l'eau coupée de vin que nous offraient les villageois rendus à la paix, nous pensions : « Quel dommage ! Pourquoi ceux qui savaient n'ont-ils pas annulé ces ordres d'exode, là en tout cas où l'ennemi gagnait de vitesse une armée dont le sort était déjà dessiné ? »
Chez nous, les légionnaires n'ont jamais pillé avec cette affreuse joie, qu'on m'a dépeinte, de l'homme détruisant pour casser, abîmer. Ils cherchaient à manger, surtout à boire. Ils prenaient une chemise, une paire de bas, un foulard, juste ce dont ils avaient un besoin immédiat. Pour la boisson, nos chefs étaient énergiques. Répartition du vin afin que chaque homme en eût sa part ; en bouteilles, certes, mais c'était le remplacement du vin que l'ordinaire ne nous fournissait plus.
Il n'y eut pas de favorisés. Et le lendemain, à l'aube, quand il fallut repartir, les chefs retrouvant de la vigueur chez leurs troupes, après un bref repos, se félicitaient qu'elles n'eussent point cet air de somnambules qu'on voyait à tant, écrasés par la fatigue, anesthésiés par l'ivresse, déchus comme des bêtes forcées.
Marche, encore marche, marche toujours. Et l'épuisement va croissant. Les hommes ne sont pas jeunes chez nous. La moyenne a dépassé largement la trentaine. Je songe à ce que me disait vers 1934, tandis que nous parlions de la guerre prochaine, le général Richert, qui fut un magnifique colonel de légion :
« Ce sera une guerre de jeunes — il croyait aux divisions cuirassées — très lourde physiquement pour l'infanterie, à qui elle demandera avant tout une prodigieuse résistance physique, une réserve d'énergie suffisante pour lui permettre, après des déplacements incessants, le brutal paroxysme du combat. Rien de commun avec ce que nous avons vu de 14 à 18. Pendant la guerre de tranchées, l'homme au contact se reposait pourtant. Et, si le pilonnage l'usait lentement, il ne tenait pas les lignes jusqu'à épuisement des accus. Sa résistance était un effort statique.
Arrivait l'attaque. Elle était violente, relativement brève ; les nerfs pouvaient tenir le temps nécessaire, si l'homme était bien dressé. Le climat du combat le dopait. Après, les survivants avaient du temps pour se refaire. Dans la prochaine guerre, rien de cela. Ce seront de longues étapes, des marches d'approche interminables, le combat — non pas limité à un front réduit, mais multiface, — la progression sur de grandes profondeurs ou la retraite, les rocades, tout cela exécuté nerfs tendus, parce que l'aviation domine les arrières. Autrement dit, l'infanterie arrivera à la ruée finale n'ayant pas cessé de combattre ou de se masquer, tandis qu'à l'autre guerre, à part les croisées de routes battues, la marche d'approche, hors de portée de l'artillerie d'appui direct, était sans grand péril.
« Quand on a moins de trente ans, trois heures de sommeil vous remettent en condition. La trentaine passée il y faut dix heures, bientôt un jour, deux. Devant vous vous aurez une infanterie âgée de dix-neuf à vingt-cinq ans, entraînée à la marche par des mois de camps de jeunesse, sobre et rustique, manœuvrière. Vous, les anciens, vous n'aurez qu'une ressource : vous faire tuer sur place. »
On n'a pas demandé au 11e ces marches d'approche qui l'eussent fatigué, mais on l'a épuisé en des marches de retraite, pas au point pourtant qu'au premier appel le bataillon désigné ne soit mort comme s'il avait vingt ans.
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Et l'ennemi ? Hors les éléments de contact, la retraite paraît l'avoir oublié. Ou plutôt il domine de loin notre mouvement, comme s'il en réglait l'allure. Ses avions l'accélèrent, la canalisent, lâchant leurs bombes selon des règles dont nous devinons mal le sens. On sait que Verdun est prise, qu'il remonte la vallée de la Meuse, sur les routes des deux rives, avec des éléments motorisés suivis d'infanterie. Certains même prétendent avoir été talonnés par des cavaliers.
Des salves d'obus explosant inopinément nous avertissent pourtant que son artillerie est à brève distance.
La marche se complique, parce que les restes de plusieurs divisions convergent sur cet axe Commercy-Toul. Pour la première fois, le 16, une rumeur se propage : « Il faut atteindre Epinal. » Pourquoi Epi-
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nal, qui est si loin ? N'engagera-t-on pas le combat avant ? Les bataillons n'en peuvent plus. Les hommes ne mangent que ce qu'ils trouvent en cours de route, qui est peu de chose. L'état du moral, je le décèle à l'accueil que les chefs de bataillon font aux ordres, aux commentaires véhéments qui accompagnent la remise de leurs comptes rendus. Ils se résument à ceci : « Nous avons encore en main une troupe ordonnée. Mais les hommes ne sont que des hommes. Si vous ne leur donnez pas vingt-quatre heures pour se reposer, ce sera une cohue de traînards. » Avis confirmé par les réflexions que me font mes camarades que je croise : « Alors, on fout le camp encore ? Autant se faire tuer ici. Qu'on en finisse. On sera si fatigués qu'on ne saura même plus se battre. Tout juste bon à être cueillis. » Et l'on repart pourtant, tête basse, le dos rond, les pieds rasant le sol, pour de longues heures nocturnes.
Pas un cri, pas un chant ; un sourd murmure, puis le silence haché de jurons. De temps à autre une masse s'affale, roule au fossé, un camarade demande : « Tu viens ? » Pas de réponse. Ecrasé, l'homme dort déjà.
SAINT-MIHIEL-COMMERCY, en passant par Sampigny et Lérouville. Départ vers 17 heures, et aussitôt une effroyable cohue. Les bataillons n'atteignent que péniblement le point initial sur des routes encombrées de camions, de voitures, de canons. Les fantassins ont le même sort : bas côtés de la route qu'ils suivent en rechignant, butant les uns sur les autres, râlant chaque fois qu'ils reprennent haleine, injuriant le ciel, l'artillerie, le commandement et nos Espagnols, on ne sait quelle Vierge inconnue. On n'avance pas. Et voici l'avion ennemi, un Heinckel de reconnaissance, qui plonge, étonné de n'être pas salué, met cap au nord. Nous n'avons pas fait un kilomètre qu'une escadrille à croix gammée, alertée par le moustique, fonce, dessine deux huit. Respiration un peu courte, nous attendons. Outre cette grande route que nous suivons, il y a, juste devant le village, une patte-d'oie, route à droite à flanc de coteau, à gauche vers la rivière. Où que l'œil regarde, des convois arrêtés, le nez des chevaux touchant le caisson précédent, conducteurs en selle, servants assis. Des officiers se démènent, égosillés, font de grands gestes. Sur les bas côtés les files de fantassins, elles-mêmes bloquées, piétinent, toutes les têtes sont levées vers les avions qui,
ayant achevé leur volte, piquent. Je vois des bouches ouvertes sur un cri arrêté, des yeux qui grandissent d'angoisse. Dans leur tonnerre, les avions passent comme s'ils allaient écrêter les colonnes, et les voici à l'horizon. Pas une bombe, pas une rafale. On entend des : « Ça, alors ! » ou bien : « Défiance ! Ils préparent quelque chose. » Rien du tout. Ils ne reviendront pas. Cela nous paraît incompréhensible. Il suffisait de quelques chapelets de bombes pour écrabouiller cette cohue, la disloquer, ses membres épars, sur les routes et les champs. Rien. La colonne a repris sa marche en attendant le prochain embouteillage. Personne ne pense plus aux avions. Autant de pris sur le malheur.
Quelques chefs, cependant, réfléchissant à cette clémence singulière, inattendue, se demandent si elle ne signifie pas que la partie est définitivement jouée et perdue. Nous reconnaissons dans notre for que l'ennemi est correct. Avec quelque amertume, il faut bien le dire, cette mansuétude n'allant pas sans un peu de méprisante pitié. Traversant la petite ville de Sampigny, un camarade se souvient que Poincaré y repose. Il dit : « Pauvre vieux Poincaré, s'il voit ça, sûr qu'il va se retourner dans sa tombe ! »
Sur un sentier de route en remblai, entièrement bordé d'arbres, des soldats du génie préparent les obstacles, fixant les charges d'explosifs aux troncs. Parfois une raillerie fuse, hésite, retombe sans écho. Cette marche est exténuante, par la longueur de l'étape, les difficultés, les à-coups de la profession, mais bien plus par le spectacle que la route offre. A la traversée des villages les civils font leurs paquets, les vieux assis sur un banc nous regardent passer, silencieux, hébétés. Les chefs de famille hâtent le chargement, bousculant les femmes qui ne savent se résoudre à choisir entre ce qui est indispensable et ce qui doit être abandonné.
Le ciel est au beau. Un crépuscule d'une magnificence qui nous écrase, faisant ressortir la misère des visages, des choses.
Nulle bonne humeur dans la troupe. Elle avance en automate, n'ouvrant la bouche que pour jurer. Elle a faim.
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Sur un poteau indicateur à une croisée, des noms qui à quelques-uns d'entre nous redonnent l'espoir. Domrémy-la-Pucelle ! Vaucouleurs ! Nous croyons encore — à demi — que nous allons vers cette ligne
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Weygand, insaisissable comme un mirage parce que la rapidité de l'avance allemande à l'ouest et vers le sud contraint le commandement à en reporter le tracé toujours plus loin. Explication satisfaisante qu'on se donne, qu'on répand autour de soi.
En y réfléchissant, il y a bien cette singulière clémence de l'avion. Mais on se défend de réfléchir que si le redressement était encore possible l'ennemi nous eût « sonnés » à la bombe, transformant cette retraite, encore ordonnée dans son ensemble, en une effroyable pagaille.
Mais ce soir nous avons repris cœur. Nous allons tenir le bois de Vaucouleurs et le canal de Void. Si le redressement n'est plus permis, au moins serons-nous en bonne place pour la bataille. Nous allons tenir la position Jeanne d'Arc. On s'exalte à ce seul nom, aux images qui naissent de ce décor de bois, de prés, d'eaux vives que la Jeune Fille connut. J'en parle à des camarades, à des hommes, chaque fois il y a comme une étincelle, un sursaut. Il serait si facile de nourrir ce feu vacillant ! Leur parler, leur expliquer ; mais non pas des ordres du jour, classés avant d'être lus, ou, s'ils sont lus, mal entendus, mal compris de la troupe. L'ennemi avant-hier a jeté du ciel des tracts sur quoi les hommes se sont précipités : « Résistance inutile. Mettre bas les armes pour éviter le massacre. » Si maintenant un de nos avions, fût-ce le dernier qui reste à cette armée, la survolait, semant lui aussi des tracts, disant aux soldats de quel lieu saint ils sont proches, serait-ce une flèche perdue ? Je ne le crois pas. « Mais il faudrait aussi une imprimerie. » Les villes évacuées ou en voie de l'être en ont. Il n'y a pas de difficultés matérielles ; il y a l'incrédulité quant à la puissance des forces morales, ce scepticisme que j'ai observé dès octobre. A quoi bon ? Plus la peine maintenant ? Pourtant si cette image, la foi qu'elle inspire eussent aidé à mourir un soldat qui, sans elles, est tombé désespéré ?
Traversée de Void, un pont, une montée, puis la route bordée de bois à gauche et à droite. On s'engage dans le premier layon, cherchant un coin pas trop loin de la route pour dormir ces quelques heures après quoi il faudra attendre et guider vers son emplacement le bataillon arrivant.
Les taillis grouillent de vie. Au plus épais, des feux, dont les flammes sont masquées tant bien que mal. Ce sont des évacués, partis la veille de leur village et qui font halte avant le jour, incertains de ce qu'ils doivent faire : fuir plus loin, ou bien attendre, peut-être revenir. Ces campements tiennent des Romanichels et de ce que les films nous ont montré des caravanes vers l'Ouest américain. Les chevaux à l'entrave liment leurs dents sur les troncs, des chiens aboient, des femmes allaitent, les vieux somnolent ou bien, l'œil mi-clos, ruminent. Epuisés d'émotion, de nouveauté, les enfants dorment déjà. Le patron, seul, veille, la pipe aux dents, une arme entre les cuisses.
Les Meusiens, à l'accoutumée froids et défiants, sont d'une exquise gentillesse. Ils nous font place autour du feu, offrent la goutte, le casse-croûte, trouvant la force de nous sourire, à nous dont la misère apparente est plus grande que la leur. « Pourquoi êtes-vous partis ? » Question que j'ai posée dix fois. Et des réponses incohérentes, qui mêlent les consignes et l'hallucination. « Parce qu'on nous l'a dit. » Qui ? Alors des variantes : « Le maire, le sous-préfet, un vieux notable ; ou bien, dans la nuit précédente, des inconnus ont frappé aux portes barricadées, criant : « Partez, ils arrivent, ils tuent tout. » Alors la grande peur s'est propagée comme un incendie de chaumes sous le vent. On parle naturellement de cinquième colonne. On nomme des traîtres. Rien de précis, et déjà le regret d'avoir — peut-être sans raison — fui trop tôt, abandonnant des fermes qui eussent peut-être évité le pillage. De vieilles haines villageoises commencent à fermenter : « Le grand Jules, qui parlait tant de partir, est resté. Il va voler nos vaches ! » Nul désespoir, sinon chez les anciens, mais silencieux, mal traduit par les traits, à moins que ce ne soit cet air de cadavres.
La femme, son enfant repu, agrafe sa robe, sourit vers le visage clos, et nous donne à la ronde ce même sourire qui finit par s'effacer comme l'eau sur le sable, parce que nous ne savons plus sourire.
De la route proche vient cette sourde rumeur du fleuve roulant des galets : les colonnes passent.
On voudrait ne pas dormir, s'appesantir sur le malheur ; mais la nature, plus forte, s'appuie sur notre fatigue. Pas une seconde de transition entre la veille et le sommeil. C'est déjà mon tour de quart. Il me
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semble que je n'ai pas dormi.
L'air d'avant l'aube est froid, humide. Nos vêtements sont emperlés de rosée. La route est déserte maintenant. Cédant à l'épuisement, la retraite s'est arrêtée pour une heure ou deux, son fleuve s'étalant sous bois. Un cheval abandonné, boitant bas, s'émeut en me devinant. Il hennit faiblement, puis s'approche. Les bêtes ne peuvent plus s'accoutumer à vivre sans l'homme. Le cheval a peur de sa solitude.
L'aube hésite, et, les yeux dilatés de fatigue, le corps comme désincarné, l'oreille seule à son poste, je l'entends venir, cette aube, par le chant des oiseaux qui l'annonce. Et le premier rayon de soleil glisse à peine entre les troncs que la route reprend déjà vie. Dans tous les layons, les fossés, des hommes se dressent, s'étirent, murmurent on ne sait quoi, considèrent leur barda, en soupèsent les charges, jettent un effet inutile et repartent. J'en interroge : « Où allez-vous ? — A mon régiment. — Mais où ? — On dit qu'il est par là. »
De pauvres visages mangés de barbe, des yeux agrandis et rouges, un air de bêtes forcées. Au Maroc, pendant les durs combats des colonnes, nous avions aussi ces traits tirés, ces lèvres fendues, mais non pas cette empreinte désespérée qui donne à tous ces visages une uniformité de masques.
✻
Un pli pour le 2e bataillon, qui doit avoir son P. C. à la sortie de Void. J'y trouve le commandant d'Alegron exténué par cette nouvelle marche de nuit. Sourcils en pointe, joues encore plus creuses, il chevauche une chaise, s'y balance sur la pointe de ses souliers boueux. Quand, l'ayant salué, je tends mon papier, cette seule question : « Et alors ? Ça continue ? » Ou bien : « On va vraiment tenir ce patelin ? Voyez les hommes dans quel état... » De petits groupes, appuyés à des cannes. Il y a des légionnaires qui ont calé à la marche, ventre creux, à bout de ressources nerveuses. Mais avec le jour le bataillon aura récupéré tout son monde. Les hommes affalés ne parlent guère. A peine s'ils pensent à manger. D'ailleurs les vivres de réserve sont déjà épuisés. Dans les fermes, rien à prendre. Elles sont aux mains des éléments isolés, des traînards qui s'y sont installés pour un jour, une nuit, les mangeant jusqu'à l'os, léchant jusqu'au fond des
bocaux d'oignons et d'aulx au vinaigre.
Le commandant d'Alegron dicte sa réponse. C'est un travail malaisé, faute de carte. Dans cette retraite, personne n'avait ces cartes indispensables, sauf quelques routières Michelin ; et c'est une des raisons pour lesquelles des unités ont perdu leurs chefs, partis reconnaître. On confondait les points de ralliement, faute de pouvoir les situer en coordonnées. Le commandant ne dispose que d'un médiocre croquis que j'ai décalqué sur la carte du colonel.
Au fond de l'horizon, un avion allemand pique. Les hommes s'écrasent au sol. Le commandant n'a pas bronché. Un regard vers le ciel, et il continue sa dictée. Nous attendions la bombe. Ce n'est qu'une pluie de tracts, et l'avion est à l'autre bout du bois. Les hommes lisent ; je tends un des papiers au commandant. C'est une carte de la France qui porte en noir les régions envahies, en gris les zones encerclées ou en voie de conquête, et des flèches indiquent les points terminaux des colonnes allemandes. Le commandant chiffonne lentement le tract, dit : « Encerclés. On s'en doutait. Continuons. »
(Combat du 18 juin à Saint-Germain-sur-Meuse)
Au Maroc, lorsqu'une tribu, après des mois et des années de luttes contre les colonnes françaises, avait atteint les extrêmes limites de la résistance, la plupart de ses guerriers tués, ses troupeaux détruits par la faim et le froid, elle envisageait, non sans violentes discussions, la fin des combats. Mais cette race berbère, si haute en courage, n'estimait pas que les sacrifices faits jusqu'à cette dernière heure fussent suffisants pour que la soumission n'entachât point l'honneur. Un dernier combat, livré sans espoir, conduit avec une manière de folie dans l'acharnement, pouvait seul apaiser l'orgueil exigeant de la tribu. Coûteuse satisfaction, dont les deux adversaires payaient leur part. Après quoi ceux des guerriers que la chance avait épargnés pouvaient déposer les armes, et regarder sans haine leur vainqueur dont ils étaient les égaux par le cœur.
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Fidèle à la tradition légionnaire, le 11e a eu son baroud d'honneur le 18 juin. Dès le 16 la nouvelle de l'armistice était dans l'air, parce que les postes de radio des unités l'avaient captée ; et comment en interdire la diffusion, de bouche à oreille, avec les mille déformations de la transmission orale ? Les hommes en parlaient entre eux, interrogeaient les gradés : « Il paraît que c'est fini ? » A quoi on leur répondait : « Tant que tu es en ligne, tu te bats. » Et l'homme acquiesçait : « Nature ! »
Le 17 au soir nous avions des éléments du 2e bataillon dans la petite ville de Void, chargés de couvrir le pont jusqu'à l'écoulement des derniers contingents français, puis d'assurer la sécurité du détachement du génie chargé de le faire sauter.
L'adjudant Romanovicz fit son métier, correctement. Le pont sauta lorsque les premiers Allemands y furent engagés. Dans les rues de la ville l'ennemi installait de l'artillerie, les faubourgs étant gardés par des blindés, l'infanterie bordant le canal de la Meuse. Le régiment s'était installé autour du village de Saint-Germain, à quelques kilomètres au sud : le 1er bataillon vers Ugny, le 2e devant Saint-Germain, le 3e sur la gauche du village. Les convois, les transmissions, les engins occupaient un bois au sommet d'une colline dominant le village. Le colonel y avait son P. C. C'est là qu'il réunit le 17 au soir ses chefs de bataillon, exposa son idée de manœuvre, qui était la reprise du canal vers Void, cette attaque devant alléger la pression allemande et donner un répit aux hommes en retraite. Il n'avait pas désigné le bataillon qui conduirait l'attaque. Tous trois étaient également fatigués. Ce fut le commandant d'Alegron, chef du 2e, qui prit la parole : « Mon colonel, je vous demande de me confier l'affaire. D'ailleurs elle me revient de droit. » Et il ajouta avec un demi-sourire : « Je suis le plus vieux. »
La conférence prit fin à la nuit. Il pleuvait par intermittences. Chacun s'en fut dormir, pestant contre l'humidité. Peu d'activité au contact. Quelques tirailleries vers l'ouest.
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Avant le jour le colonel se porta de sa personne dans le village de Saint-Germain. Médiocre P. C. : une cave sous une cour cimentée, dont l'ouverture donne sur la rue de l'Eglise. En face, le poste de secours, à peine mieux protégé. Le clocher peut fournir un excellent observatoire.
Pour défendre le village, une compagnie de légion installée du pont sur la Meuse à l'église, des gars de la coloniale, quelques isolés, le tout aux ordres du lieutenant Pierre, de notre 1er bataillon, soldat de l'autre guerre dont celle-ci avait confirmé les qualités d'intelligente et froide bravoure.
Le temps avait changé autour de minuit, où, un dernier nuage ayant crevé, le ciel dégagé nous préparait une aube glorieuse. Mais c'est bien avant le jour que le contact fut pris par le 2e bataillon. On en mesura l'ardeur à la densité des feux. Vers six heures je fus envoyé aux renseignements. Je partis avec Jova, mon camarade. Traversée du pont à l'extrémité du village sans la moindre difficulté. Sur la rive droite, nous laissons la route pour suivre le bord de la Meuse, à travers une pâture où trois génisses flânent. L'herbe haute est fleurie. Les mitrailleuses adverses tirent à vue sur notre ligne de défense. Il y a un écho qui fausse l'audition, si bien que nous ne savons pas sur quoi l'ennemi tire. Jusqu'au moment où une branche coupée net nous rend circonspects. Puis une des bêtes, touchée à la cuisse, essaie lourdement de s'enfuir, enfin tombe au sol en meuglant. Les coups partent de cette ligne élevée qui marque l'extension extrême du lit de la rivière, à moins d'un kilomètre, autant que l'on peut en juger. Nous tombons sur trois hommes du 2e bataillon portant un mortier. Arrive Marchetti, l'adjudant, qui commande ces engins. Il met en batterie, tout juste abrité par un buisson, et commence à estimer ses distances, à calculer ses relais. Un « minen » tombe vingt mètres derrière, heureusement dans la rivière. Déjà repéré ! Les hommes reprennent l'outil, se déplacent vers la gauche, tandis que leur chef furieux, gesticulant, injurie l'ennemi qui l'oblige à recommencer ses calculs. Après, il y a des mitrailleuses en batterie que commande le sergent-chef Stevens. Lui peut nous renseigner : le P.C. est à la lèvre de ce ravin qui domine la route. Il ne sait pas grand'chose, sinon qu'il y a une grosse casse.
Un bond pour franchir le découvert entre cent points d'impact qui soulèvent de petits jets de poussière comme les premières gouttes d'eau d'une grosse pluie d'orage. Une bordée de jurons nous accueille : nous sommes par le travers d'un canon de 25 soigneusement caché dans une haie : « Vous allez nous faire repérer. » De fait, on nous salue bougrement. Reste à ramper
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pour atteindre le pied du ravin, au sommet duquel j'aperçois, allongé, le capitaine Lemoine, adjoint au chef de bataillon, et sa liaison. Mauvais coin. Suffit de lever la tête pour qu' « essaim bourdonne ». Devant et derrière, les « minen ». « Couchez-vous là. » Nous nous allongeons au côté du capitaine qui dicte son papier. Pas brillant ce qui reste du bataillon : un groupe de combat (quinze hommes) à la 5e, une section à la 6e. La 7e est dans l'espace, sans doute moins abîmée. Position intenable. Les hommes sont tués un à un. On va tâcher de replier ce qui reste sur Saint-Germain, avec l'espoir d'y arriver assez tôt pour que le pont ne nous saute pas au nez. On ramasse les blessés tant bien que mal. Ils sont entassés, en contre-bas, mal abrités. Le médecin coupe ce qui pend, fait des ligatures. Une camionnette, par miracle, a réussi à atteindre son poste de secours. Chargée à plein bord de blessés, elle part sous un feu d'enfer.
De sa même voix calme, le capitaine me dit :
— Le commandant a été tué à l'heure prévue, vers 4 heures du matin.
Entre les explosions qui lui coupent la parole, il raconte :
— Cette nuit, quand le commandant est rentré du P. C. du colonel, il m'a fait appeler : « Lemoine, voici mon portefeuille, une lettre pour ma femme, l'argent pour la popote. Vous réglerez tout ça. J'ai pris l'affaire de ce matin à mon compte. Autant que ce soit moi, le plus ancien. Voici le topo. On attaque vers le canal. Je pars avec les éléments de tête. Je serai tué au jour. Vous prendrez le commandement du bataillon. Enfin, de ce qui en restera. »
Alors Lemoine a répondu : « Mais, mon commandant, l'autre guerre et au Maroc, vous êtes passé au travers. Vous passerez cette fois encore. Et puis, votre place n'est pas en pointe. » Le commandant a ajusté son monocle, pris son adjoint par l'épaule : « J'ai marché à pied, pour les hommes. Je suis claqué... »
Le capitaine poursuit :
— Il m'a donné l'accolade, ce que je n'attendais pas de cet homme sec. Il souriait. Il m'a dit encore : « Allez dormir, moi je n'ai pas sommeil. Je vous ferai réveiller quand je partirai. » J'étais ému. Je ne voulais pas dormir. Je me suis allongé, et aussitôt un sommeil de brute, jusqu'à ce que l'ordonnance vienne
me réveiller. J'ai demandé : « Et le commandant ? — Parti il y a dix minutes. Il a dit de vous appeler dix minutes après son départ. » J'ai couru vers la côte. Il faisait encore sombre. Puis les premiers coups de feu sont partis. Le jour s'est levé et un agent de liaison est venu me dire : « Le commandant vient d'être tué avec l'avant-garde. » Balle dans le corps. Il a continué à marcher tout raide. D'autres balles, il est tombé, encadré par ceux qui l'escortaient. Le bal a commencé. On m'a liquidé les sections, groupes par groupes, au canon, à la mitrailleuse, tirant à vue. Je pense que mon tour est proche.
Un feu d'enfer tout autour, devant, derrière, à gauche, à droite. Arasés au sommet du ravin, nous regardions le repli d'une poignée d'hommes, deux cents mètres devant. Ils faisaient leur mouvement dans les règles, l'un après l'autre. Nous avions le cœur serré. Les explosions les suivaient. Le nuage dissipé, on voyait un corps recroquevillé, où deux jambes détendues en ruade. Un blessé soutenu par un valide s'en allait à pas comptés, indifférent à ce qui l'entourait. Ils parcoururent vingt mètres. Un obus nous les cacha. La fumée chassée, nous ne vîmes plus rien, ou plutôt ces fragments qu'on noue dans une toile de tente.
Le capitaine Lemoine dit encore :
— Allez porter votre papier. Dites au colonel qu'on tiendra tant qu'il y aura un homme. J'ai le capitaine Lanchon en réserve là avec le reste de la C.A. 2. Passez-y. Demandez-lui s'il a besoin de munitions, vous transmettrez. Emportez ce drapeau. Nos hommes l'ont pris dans une blindée allemande que leur canon a démoli là-haut. Oh ! ce n'est pas un drapeau de régiment. Un truc pour hisser sur le clocher, le village pris. Pas la peine qu'ils nous le reprennent ici. Et tâchez de me rapporter rapidement la réponse du colon, s'il est d'accord. Si je suis délogé d'ici, je serai au croisement en bas.
Une poignée de main. Un regard, un sourire. L'amitié, la camaraderie. Cela ne souffre pas de commentaire. Disons simplement que, pour qui en revient, le souvenir de ces instants, où des hommes se sont sentis parfaitement accordés par le meilleur d'eux-mêmes, les garde de mépriser leur race, quoi qu'il arrive.
Nous repartons, mon camarade et moi, déboulant vers le fond du ravin à toute allure, vers l'endroit où le capitaine Lanchon nous est signalé.
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J'y rencontre Lhôtel, le visage en feu, le casque relevé sur le front en sueur, parfaitement calme à son habitude, mais sans ce sourire que je lui ai connu quelle que fût l'angoisse du moment. Il parle avant que je l'interroge :
— Le capitaine est tué.
— Quand ?
— Il y a cinq minutes. Un obus à ses pieds. Il n'en reste rien. Pauvre vieux ! Sale journée pour le bataillon. Un sacré bataillon, hein !
LANCHON est mort. Je me souviens de ce capitaine grisonnant, d'une si égale bonté dans son commandement, d'un tel scrupule. Une circonstance fortuite m'avait permis de lui parler, en Lorraine, à propos d'un de ses hommes qu'il voulait aider parce qu'il était plus seul qu'aucun autre. Je ne connaissais guère le capitaine, réserviste venu par hasard à la Légion. Il s'était aussitôt attaché à ses hommes, mais il s'étonnait encore des déceptions que leur comportement provoque dans les rapports extérieurs au service : ces alternatives de reconnaissance et d'ingratitude, ces abandons enfantins et ces reprises sans raison. Le capitaine Lanchon en avait souffert. Je tentais de lui faire entendre combien les légionnaires d'active étaient démunis de tout ce qui allégeait la vie du soldat français. Ni famille, ni amis, un passé souvent douloureux, un avenir clos. Il m'avait répondu avec un beau sourire lumineux : « On n'y pense pas assez. Quoi qu'on fasse, on reste leur débiteur. »
Bien en confiance, il me parla de ses enfants — huit, et fort jeunes, — de son métier d'agent d'assurances. Je m'étonnais alors de sa présence au 11e. Son âge, sa qualité de père de famille nombreuse eussent dû le retirer du front. A quoi il me dit : « Je suis un homme de droite, comme disent les imbéciles, c'est-à-dire que j'ai sur le devoir certaines idées chrétiennes que je défendais dans la paix. Elles m'engagent dans la guerre bien plus que quiconque. Ma place est donc ici. »
« Il n'a pas mérité ça », murmurait un caporal. Et cette oraison funèbre du soldat, pudique dans le choix des mots : « C'était un bon type. »
Mérité ? Dans l'esprit du légionnaire — aucun n'ignorait les soucis familiaux du capitaine — le mot voulait dire que cette mort était particulièrement injuste. Je pensais comme lui, certes, quand Lhôtel, me serrant la main alors que je par-tais, expliqua : « Les bons paient pour les salauds. » Obscur sentiment de la réversibilité des mérites : Lanchon tué, comme cent autres de chez nous, du commandant d'Alegron au plus humble voltigeur. Dans cette balance secrète où le destin des peuples est mesuré, comme ils l'emportent à quelques-uns sur le poids de ceux qui ont perdu cœur, fussent-ils mille et cent fois plus nombreux !
✻
Le retour fut malaisé. Ce grand drapeau rouge à croix gammée, on avait beau le rouler serré, il semblait que les Allemands le vissent de loin. Il fallut s'aplatir dans les foins hauts, sous les balles en voûte. Puis il y eut une rémission, quelques secondes de silence absolu, et contre mon oreille une cigale reprit son chant. Je la cherchais, la trouvais entre deux touffes de pâquerettes. Jova me demanda : « On y va ? » Sitôt debout, l'escorte recommença. Nous glissâmes le long de la berge. La rivière roulait mollement, et de longues herbes répétaient indéfiniment un souple mouvement de reptiles. Un homme semblait dormir, les pieds dans l'eau, la joue sur le coude. Pas de chez nous. L'ancre de la coloniale au col. On le souleva. Mort, le dos en sang. On l'abrita au pied d'un chêne, dans sa position de dormeur.
Franchi le pont, tout alla mieux. Sans doute parce que nous étions près des nôtres. Le poste qui couvrait le pont était commandé par le sous-lieutenant Collin, du 1er. Il dressait sa haute taille mince, hors de la tranchée, avec cette crânerie du jeune officier lâché la veille par Saint-Cyr. Dieu sait pourtant que les abords du pont étaient battus, à la mitrailleuse et au canon ! Le lieutenant Collin n'en avait cure, et ses hommes, pour n'être pas en reste, méprisaient l'abri. Un de leurs F. M. s'enraya. Collin s'approcha du tireur, qui, posément, démontait son arme. Pas un mouvement de nervosité chez l'un ni chez les autres. On se serait cru au champ de tir de Bel-Abbès. Un pourvoyeur, traversé à hauteur de l'épaule, vira sur lui-même, jura et s'affaissa. On le tira vers le fossé, et le remontage du F. M. continua. Remis en batterie, il ouvrit le feu, et alors seulement le lieutenant, sans hâter le pas, revint à sa tête de pont. Il souriait, sans bravade. Autour de lui les hommes étaient allègres. Pas un visage crispé. Sous un autre chef, et même seuls, ils se fussent aussi bien tenus ; mais le regard, l'attitude de
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[Une page du carnet n'a pas été photographiée entre cet endroit et la précédente.]
celui-ci les délivraient même de cette tension par quoi la peur est dominée. Les « minen » tombaient de plus en plus près. Un agent de liaison allant vers le lieutenant Pierre tomba au milieu de la route, comme écartelé. Il ne commença à hurler que lorsqu'on l'empoigna rudement pour le mettre à couvert. J'avais reconnu, près d'un arbre, Jarnot, que j'avais vu fréquemment au camp de la Valbonne, souriant comme chaque fois que nous nous rencontrions au tournant des pistes, et le traditionnel « Ça gaze ». Et voici que la voix fléchit, devient mince comme un filet, tandis que le cou saigne à croire que la jugulaire est tranchée. On lui noue sa cravate, serrée. Il dit : « J'étouffe. » On l'emmène titubant, tandis qu'il répète d'une voix grêle : « Ça, alors ! »
Le coin est décidément mauvais. Après les nôtres, il y a un paquet de coloniaux tout disloqués : le « minen » est tombé au milieu du groupe. Sans regarder qui est mort ou qui vit, on traîne tout ce qui gît vers le fossé. Une chenillette arrive à toute pompe, marquée de notre grenade. D'ailleurs, je reconnais le sergent, un Breton, de la C.R.E., qui n'a pas jugé utile de baisser le casque devant lui. Un obus éclate, presque sous elle ; on la voit osciller, son moteur haletant, puis elle continue, jusqu'à la hauteur du lieutenant, où les hommes de l'équipage, jaillis de leurs sièges comme des diables à ressort, déchargent les caisses de cartouches : « Ce sont les dernières, allez-y mollo ». Eh oui, les dernières. Le soleil est encore loin du zénith, l'ennemi glisse des hauteurs vers la plaine, ses premiers éléments sont à moins de deux kilomètres. Et l'ordre du général est de tenir jusqu'à 10 heures du soir.
✻
Au P. C. du chef de corps. La cave, au bas d'un escalier de six marches, est sombre, n'ayant d'ouverture que cette porte. L'humidité suinte le long des murs crépis. Le chef de corps — on l'appelle le colonel, par habitude, — c'est en réalité le chef de bataillon Clément. Il a pris le commandement après le combat du 27 mai qui valut à notre ancien colonel Robert d'être appelé auprès du général de division pour commander son infanterie. Le commandant Clément est assis devant une table de jardin, ayant à côté de lui le commandant Robitaille, son chef d'état-major ; le lieutenant
Virenque, officier de renseignements. Deux ou trois motocyclistes attendent, assis sur leurs talons. Carte déployée sur la table tenue par des cailloux, et, en évidence, le dernier ordre de la division, celui qui fixe à 10 heures du soir le départ de Saint-Germain. Un calme absolu, traversé par le bruit des explosions de plus en plus dense. Tandis que je rends compte, arrive le lieutenant Lamor, tout en sueur, ayant franchi à grande allure la distance qui sépare du P. C. la position de la compagnie de commandement et les engins.
Il annonce :
— Bombardement violent sur la position. Beaucoup de pertes, dont le lieutenant de Rouziers, chef des transmissions. On essaie de replier le personnel et le matériel à l'abri du sommet. Les Allemands tirent à vue.
De la rue, on voit éclore, à flanc de coteau, les champignons de poussière fumeuse. Et des chevaux galoper avec leurs chariots, des camions manœuvrer, des hommes courir. On m'envoie au clocher pour y installer un poste d'observation. Les deux hommes et moi prenons toutes précautions pour n'être pas vus par les fenêtres et les abat-sons. Dissimulés, nous voyons l'avance des fantassins allemands. Jumelle superflue, ils sont à deux kilomètres à peine, progressant en petites colonnes qui se déploient derrière un barrage qui se déplace avec une effrayante régularité. Notre riposte est d'une faiblesse navrante. Tirs de mitrailleuse du détachement Pierre bordant le village. Tirailleries de F.M., dans ce qui reste du bataillon. Pas un tir d'artillerie. Plus un obus de 25 ou de mortier, munitions épuisées ou pièces détruites. Un véritable massacre. Le feu allemand se déplace, atteint la Meuse que franchissent les rescapés du 2e, « sonne » les premières maisons côté Ourches. Sans doute avons-nous fait, devant les abat-sons, un mouvement que les Allemands ont vu. Un obus sur le toit de l'église, et l'airain de la cloche vibre encore qu'un deuxième coupe net la pointe du clocher. Et voici le troisième qui explose contre la base du clocher. Le temps de descendre quatre à quatre, le clocher est rasé. A la sortie de la tour une chenillette stoppe. Elle apporte des cadavres relevés sur la colline, dont le lieutenant de Rouziers, le dos arraché. Un de ses hommes m'expli-
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que, tandis qu'on le transporte vers la crypte :
— Il était avec nous, près du poste radio, quand ça a commencé. Il nous a fait tous abriter, puis il est allé vers un trou. Il y était à peine qu'un obus a éclaté tout contre. Il a crié : « A moi ! » Le sergent Lubin, qui l'aimait bien, a couru vers lui, et nous avec. Il avait les yeux à moitié fermés. On lui tenait les mains, et il a passé... Saloperie de saloperie ! continue l'homme, tout enroué, frottant ses yeux.
Et il prend doucement le corps, soutenant la tête, les épaules ensanglantées, l'installe comme s'il s'agissait d'un vivant, lui joignant les mains.
Il n'y sera pas seul, le gentil Rouziers — vingt-cinq ans d'âge, cinq de Légion, venu chez nous par vocation en sortant de Saint-Cyr. Voici qu'on apporte son camarade Jabouille, le lieutenant du 2e bataillon, qui m'avait paru étrangement silencieux, lui si jovial, quand je l'avais croisé près du carrefour. Comme détaché. Et d'autres corps, encore souples, qu'on allonge en tirant sur les jambes, en alignant jambes et pieds.
La crypte résonne comme une casemate. L'orage est sur le village. Un saut jusqu'au poste de secours où le toubib Lados, égal à lui-même, taille, panse, tâte. La fatigue extrême a encore resserré les chairs de son maigre visage.
Il plaisante pourtant, encourage, propose le coup de gniole ou l'orangeade à l'homme qu'il charcute, répond patiemment à chaque interrogation : « Oui, tu vas être évacué, ne t'inquiète pas, tu seras à Nancy avant la nuit. Ce n'est rien. Tu t'en tireras ». Et toujours, par l'étroite porte, les civières, les gémissements des nouveaux, l'activité précise des infirmiers dans cette terrible chaleur, dans cette pénombre que des bougies éclairent mal, et qui, l'odeur de la chair meurtrie étant si forte, nous paraît dense comme une brume de sang.
A l'instant de quitter l'abri, le toubib me dit à voix basse :
— Prévenez le colonel qu'on ne peut plus évacuer sur Nancy. Routes coupées. On entasse les gens à Blénod. Je ferai partir tout ce que je pourrai.
Dans la rue il y a un équipage singulier : une charrette dont le cheval renâcle, suant de peur, tandis qu'un légionnaire le roue de coups pour le faire avancer. Je reconnais Buttet, dont c'est le quatrième voyage. Il était cuisinier des
officiers à la compagnie de commandement. Dès le bois d'Inor il se plaignait qu'on ne voulût point lui donner un poste actif. Mais on aimait sa cuisine. Ce jour du 18, il avait trouvé sa voie. Il avait commencé à l'aube, en corrigeant un type saoul qui manquait de respect à son capitaine. Le type s'en alla en titubant. On ne le revit plus. Buttet décida alors de transporter les blessés, allant les ramasser en chenillette, puis, le nombre augmentant, il avait réquisitionné cheval et charrette et, impavide, charriait sa cargaison hurlante à travers les rues balayées par les mitrailleuses.
Le courage. Buttet l'avait, à en revendre. Il eut aussi la chance. La journée s'acheva pour lui sans une égratignure.
DANS le P. C. c'était presque la nuit. On attendait. Plus d'action sur les éléments engagés, chacun faisant son métier à la grâce de Dieu. A ma dernière liaison vers le lieutenant Collin, j'avais vu sauter le pont dont les Allemands étaient tout proches. Le 1er bataillon se battait autour du pont de Dugny, le 3e vers Ourches en flammes. Il n'y avait plus de 2e, sinon cette poignée de rescapés dont le capitaine Lemoine, que j'avais croisé près du P.C. Pierre, harassé, le visage gris de poussière, avec ce regard dilaté qu'avaient tous les hommes au terme de cette terrible journée où ils avaient oublié leur faim, leur soif, dans l'excitation du combat. On ménageait les munitions. Riposte comptée. Combien dérisoire au regard de ce qui tombait sur le village ! Le lieutenant Pierre, responsable de la défense de cet îlot autour du P.C., était l'image même du calme. Résolu, sans jactance, mais ne donnant pas cher de ses os, ni de ceux de ses hommes : « On y passera tous s'ils continuent à cette cadence. » De fait, traverser la rue devenait une gageure. L'artillerie allemande battait les carrefours. Elle commençait à casser les maisons. Un toit s'écroulait, et les tuiles n'en finissaient pas de voltiger. On rasait les murs. La rue du P.C. était prise sous le feu des mitrailleuses dans toute sa longueur. Les blessés arrivant au poste de secours se recroquevillaient sous les sifflements. Un paysan, dont la grange commençait à brûler, appelait à l'aide. Trois des nôtres allaient à la rescousse, jets de seaux d'eau, coups de fourche dispersant le foin enflammé, et ce vacarme du tonnerre de Dieu. Une vache éventrée mugis-
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sait. Un gars s'en fut lui tirer un coup de pistolet dans l'œil.
On ne voyait plus les civils. Aucun n'était parti. La veille au soir nous les avions rassurés, leur conseillant de se réfugier dans leurs caves et d'attendre. Les rues étaient vides. Tout ce qui pouvait tirer était en bordure. On ne voyait que la liaison galopant comme des rats en serrant les tournants.
Nous n'avions plus guère d'espoir. Le matin, vers dix heures, on avait vu une batterie de 75, puis des chars, et chacun s'était dit : partie égale. Mais des ordres avaient replié chars et canons sur Toul, où l'on se battait aussi. Si bien que nous avons supporté, la journée durant, le poids du combat avec nos pauvres armes de fantassin, aux munitions comptées. Un des nôtres, faute de pouvoir aller vers un puits, se fit descendre sur le bord de la rivière. Il était caparaçonné de bidons. On le ramassa délirant, répétant : « Rien à bouffer, rien à boire. Faut de la flotte ! Là, il y en a. » Après quoi, il mourut.
Vers six heures du soir, le chef de corps fit son bilan. On n'atteindra dix heures que par miracle. Le village est étroitement encerclé. Le père Clément est calme, avec quelque chose de martyrisé dans le visage. Robitaille, son adjoint, ronchonne dans sa barbe. Il ne veut pas être pris au piège, propose de construire une barricade à la sortie du P.C. pour qu'on puisse se défendre. Pas pris comme des rats. Et, dans le silence qui sépare deux explosions dont le coup de vent jette un nuage de poussière dans la cave, le commandant Clément explique, d'une voix tout unie :
— Mon P.C. est ici. Je l'ai signalé au général. J'ai ordre d'y rester jusqu'à dix heures. Je n'en bougerai pas. Où est le drapeau ?
— Là, dans sa gaine.
— Il faut le brûler.
Alors une réaction violente des officiers, puis des hommes de la liaison :
— Il n'y a pas de raison. On peut l'emporter vers Blénod.
Nous proposons de partir à trois motos échelonnées, la première emportant le drapeau. Evidemment, la route est pilonnée. Si la première moto saute, la deuxième ramasse les morceaux, puis la troisième.
Le commandant Clément ne veut rien entendre. Il est calme, sa voix tout unie : le règlement est formel. Le drapeau en danger doit être détruit. Sur la route de Blénod il n'y
a pas seulement les obus, mais les infiltrations. Un drapeau de Légion ne doit pas être pris.
— Virenque (c'est l'officier de renseignements), avez-vous de l'essence ?
— Mais, mon commandant, il faut attendre. Rien n'est perdu.
— Virenque, c'est un ordre. (Et à voix basse.) Vous devez bien vous douter de ce qu'il me coûte.
Nous sommes montés dans la cour. On a sorti ce beau drapeau que nous avions reçu le 30 avril, anniversaire de Camerone, fête de la Légion, un mois et demi plus tôt, sur le front de Lorraine, à portée de canon. Alors, pensant à une guerre longue, nous imaginions qu'il égalerait, pour le nombre des batailles brodées, celui de nos anciens de 14-18, vingt fois décoré. Une bouteille d'essence qui noircit la soie, une allumette, une flamme qui bondit. Trois hommes qui reniflent ; le lieutenant, la cravate frangée d'or dans sa main, ayant voulu conserver cela au moins. Retour au P. C.
— Ordre exécuté, mon commandant, dit le lieutenant, raidi, blanc comme un mort.
— Je vous remercie.
Un intolérable silence. La bougie grésille. Un obus explose dans la rue, souffle la flamme, couvre la table de poussière et de pierrailles. Il est suivi de trois autres, qui font diversion. La bougie rallumée fond rapidement. Le commandant nettoie sa carte d'un revers de manche, enlève ses lunettes, en essuie soigneusement les verres, les remet, et alors, les mains à plat sur la carte, d'une voix singulièrement ferme dans sa douceur, il dit, s'adressant aux officiers et aux trois ou quatre hommes qui attendent :
— Il est sept heures. Je ne quitterai pas le P.C. avant l'heure commandée, soit dix heures. Si l'ennemi continue sa progression, ce qu'il ne peut manquer de faire puisque nous n'avons plus de quoi répondre, il sera dans le village avant deux heures. Je vous rends votre liberté, vous laissant le choix de rester auprès de moi ou bien d'aller rejoindre vos camarades du groupement Pierre. Ici nous serons abattus ou prisonniers dès que les Allemands auront pénétré dans le village.
Il n'y a qu'une voix pour dire :
— Notre poste est ici, mon colonel.
Et la veille continue, funèbre comme si nous étions autour d'un mort. Ce drapeau brûlé, pas un de nous qui n'y pense. Le commandant, comme parlant à lui-même, reprend :
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— Il fallait le détruire. Ne pas courir le risque de voir un drapeau de Légion aux mains de l'ennemi.
Le bombardement a repris sur le village. Un paysan descend l'escalier, enlève son chapeau, s'annonce. Il est le maire. Que faut-il faire ? Trop tard pour fuir. Les gens sont presque tous restés. Va-t-on conserver le village ? Il est angoissé, solide pourtant. Le commandant le rassure. Difficile à dire que ce n'est plus qu'une question d'heures. On conseille : « Restez dans vos caves. Patientez. Ils ne vous feront rien ». Le maire repart, la tête enfouie entre les épaules, songeant à cette minute où, avec deux notables, il sera devant l'ennemi. Au bout de l'escalier, il hésite devant le tir des mitrailleuses, puis s'élance.
Arrive le toubib. Là il n'essaie plus de donner le change comme à ses blessés. Il est épuisé, demande la permission de s'asseoir. Depuis plus d'une heure il n'a pas pu évacuer ses blessés. Ils sont entassés dans sa cave. Il se doute bien que c'est la fin.
Le commandant Clément répète :
— Je serai ici jusqu'à 10 heures. Si les Allemands n'entrent pas avant. Et vous ? Vos blessés ?
— Quoi qu'il arrive, je reste avec eux.
— Bonne chance, Lados.
Le père Robitaille, chef d'E.-M. du régiment, bougonne. Il a magnifiquement fait l'autre guerre, baroudé au Maroc avant celle-ci. La perspective d'une capture, au nid, l'enrage. Il compte les balles de son pistolet, vérifie le nombre des armes, dans la cave. Les choses seront faites convenablement.
✻
Vers dix heures le P.C. fut dégagé par une compagnie du 1er. L'ennemi d'ailleurs avait arrêté son tir. Résultat atteint, ce bataillon détruit. Cette résistance, dont le feu lui décelait assez la pénurie de munitions, ne l'inquiétait plus. Il attendrait le jour pour reprendre son mouvement de chien de berger, nous poussant vers l'est. C'est au matin du 19, nous repliant sur le bois de Regny, que nous avons pu faire les comptes. Le 1er bataillon avait été lui aussi éprouvé, et particulièrement la 2e que commandait le lieutenant Roux, un géant sportif, aimé de ses hommes pour sa force, son cran, son égalité d'humeur. Il était en soutien, sur la gauche de Saint-Germain, au delà de la Meuse, avec sa compagnie
réduite à trente hommes. Blessé au début de la matinée, il avait passé le commandement au sous-lieutenant Cachat, un vieux légionnaire, ferme comme roc, nommé au feu après le 27 mai. La blessure du lieutenant Roux est grave. Il perd beaucoup de sang, et bientôt, trop affaibli, ne peut plus marcher. Il dit à Cachat : « Je reste ici, je vous ralentis. Il faut sauver ce qui reste de la compagnie. » Cachat, qui est vieux marocain, soumis à la tradition « ne rien laisser derrière soi », se fâche, fait empoigner le lieutenant par deux légionnaires qui l'emportent. Il s'évanouit deux fois. On le ranime, et pendant ce temps les hommes font tête dans toutes les directions. L'encerclement se resserre. Il y a six cents mètres à franchir pour sortir du bois et atteindre le pont du lieutenant Collin. La compagnie se met en hérisson, la moitié des F.M. tirant à gauche, l'autre à droite, Cachat, au dernier rang, couvrant la marche, et au milieu les blessés, le matériel. La ligne ennemie est rompue, traversée. La poursuite mollit devant la réaction des F.M. et des voltigeurs.
Le pont est atteint.
✻
Arrive que pourra. L'honneur de la Légion est sauf. Tués et blessés : six cents, dont un chef de bataillon, deux capitaines, trois lieutenants tués, quatre blessés. Les officiers ont mérité de conduire leurs hommes, parce qu'ils étaient au premier rang. Actives et réservistes. Le même cran, le même élan légionnaire, le même orgueil, le même souci de faire plus que les autres. Tels furent nos chefs du premier jour au dernier.
19 juin. Lent repli du régiment vers Blénod-lès-Toul, les deux bataillons faisant tête avec leurs compagnies squelettiques, ralentissant la pression adverse.
20, 21, 22. Escarmouches, combats d'arrière-garde, derniers pilonnages. Plus de vivres, plus de munitions. C'est la fin, l'armistice. Réduits à sept cents, de trois mille que nous étions au début de la campagne, nous sommes repartis pour le camp de Verdun. Mais, au sein d'une colonne de plusieurs milliers de prisonniers, nous marchions en ordre, serrés les uns contre les autres, derrière nos plus vieux adjudants, tristes, mais non humiliés. Sept cents qui pensaient, clairement ou obscurément : Rien n'est perdu.
FIN